Víctor Erice – Adelaida García Morales

Le film Le Sud (1983) de Victor Erice a été restauré et est ressorti en salle en France quarante-trois ans après sa sortie. Nous l’avons revu à La Ferme du Buisson (Noisiel)

Víctor Erice (Philippe Lebruman) 2023.

Víctor Erice, le réalisateur est né le 30 juin 1940 dans la région de Saint-Sébastien (Valle de Carranza, Vizcaya). Très jeune, il est parti vivre à Saint-Sébastien, puis à Madrid après avoir obtenu le baccalauréat. Il a étudié dans la capitale les sciences politiques et le droit, et ensuite le cinéma.

Il a été marié à la romancière Adelaida García Morales (1945-2014) de 1970 à 1992. Ils ont eu un fils Pablo Erice García. Le récit El Sur a été publié par Anagrama en 1985.

Adelaida García Morales (Víctor Erice), 1990.

Dans son film, Víctor Erice en revient aux années 1950, celles de son adolescence.

Dans une maison, appelée La Mouette (La Gaviota), située dans une ville du Nord qui n’est pas nommé, vivent Agustín, médecin andalou et sourcier, son épouse, institutrice révoquée de l’enseignement après la Guerre civile, et leur petite fille, Estrella. Le père a dû quitter le Sud. Républicain, il a été emprisonné un temps. Il s’opposait violemment aux idées de son père, franquiste. Il a trouvé un travail dans une clinique de cette ville du nord.

Le film décrit la fascination qu’éprouve la petite fille pour ce père qu’elle ne comprend pas vraiment. Il est le plus souvent absent, même quand il est à la maison. Elle découvre qu’il a aimé une autre femme qui vit dans le Sud. Estrella fouille et découvre qu’il ne peut oublier Irene Rios, dont elle reconnaît un jour le nom sur une affiche, placardée sur les murs du cinéma de la ville. Elle voit son père se glisser dans cette salle pour voir le film.

Le film ne montre pas le sud mais le nord de l’Espagne. Il a été tourné à Ezcaray (La Rioja), Logroño, Vitoria, Zamora, Madrid. Il a été présenté avec succès au festival de Cannes de 1983, mais la partie qui devait être tournée à Séville ne l’a jamais été à cause des désaccords entre le metteur en scène et Elías Querejeta, le producteur.

Longs-métrages de Víctor Erice
1969: Los desafíos (épisode 3. Film coréalisé avec José Luis Egea et Claudio Guerín).
1973: El espíritu de la colmena (L’esprit de la ruche) (Fernando Fernán Gómez Ana Torrent).
1983: El sur (Le Sud) (Icíar Bollaín, Omero Antonutti, Rafaela Aparicio).
1992: El sol del membrillo (Le Songe de la lumière). Documentaire sur le peintre Antonio López.
2023: Cerrar los ojos (Fermer les yeux) (Manolo Solo, José Coronado, Ana Torrent).

Autres métrages de Víctor Erice

2005-2007: Correspondencias ( Correspondances – 10 lettres à Abbas Kiarostami), vídeo 97′.
2006: La Morte Rouge, video, 34′.

Oeuvres d’Adelaida García Morales

1981 Archipiélago.
1985 El sur – Bene. Anagrama. (El Sur – Histoire de Béné. Stock, 1988. Traduction de Claude Bleton)
1985 El silencio de las sirenas. Anagrama. (Le silence des sirènes. Stock, 1987. Traduction de Claude Bleton)
1990 La lógica del vampiro. Anagrama. (La logique du vampire. Denoël, 1991. Traduction de Claude Bleton)
1994 Las mujeres de Héctor. Anagrama.
1995 La tía Águeda. Anagrama.
1996 Nasmiya. Plaza y Janés.
1997 El accidente. Anaya.
1997 La señorita Medina. Plaza y Janés.
1999 El secreto de Elisa. Debate.
2001 Una historia perversa. Planeta.
2001 El testamento de Regina. Debate.

Incipit. «Mañana en cuanto amanezca, iré a visitar tu tumba, papá. Me han dicho que la hierba crece salvaje entre sus grietas y que jamás lucen flores frescas sobre ella. Nadie te visita. Mamá se marchó a su tierra y tú no tenías amigos. Decían que eras tan raro…»

« Demain, dès l’aube, j’irai visiter ta tombe, papa. On m’a dit que l’herbe sauvage pousse entre les fissures et qu’elle n’est jamais ornée de fleurs fraîches. Personne ne te rend visite. Maman est repartie dans sa région natale et tu n’avais pas d’amis. On disait que tu étais si bizarre… » (Traduction CFA)

Hervé Le Tellier

” En 1969, j’avais douze ans moi aussi. Le long règne des manuels d’histoire Malet-Isaac s’achevait doucement mais la seconde Guerre Mondiale n’était qu’au programme des terminales. Le ciné-club du lycée projetait le documentaire d’Alain Resnais, Nuit et Brouillard. Derrière moi, certains adolescents profitaient de l’obscurité pour s’embrasser.
Je découvrais tout. J’étais choqué, bouleversé. L’image des pelles des bulldozers charriant les cadavres se gravait à jamais. Si je devais dater mon engagement en politique, ce serait de ce jour-là. Je l’ignorais alors, mais en 1956, quand fut réalisé Nuit et Brouillard, la censure avait exigé que l’on masquât sur une photographie le képi si reconnaissable d’un gendarme français qui surveillait le camp de Pithiviers. Le garde des Sceaux, depuis février, s’appelait François Mitterrand. Il était si important que fût masquée la responsabilité de l’État français, l’ignominie du gouvernement Laval qui avait signé la déportation des enfants de moins de seize ans quand les nazis eux-mêmes ne l’exigeaient pas. J’ai su aussi plus tard que c’était Michel Bouquet qui lisait le texte de Jean Cayrol, et que le comédien n’avait pas voulu, en hommage aux victimes, voir son nom paraître au générique. “

Toutes les familles heureuses, Éditions Jean-Claude Lattès, 2017. Livre de Poche n° 36181, 2021.

Gustave Flaubert

Élisa Schlésinger et son fils Adolphe (Achille Deveria). Vers 1838. Lithographie. Paris BnF.

Élisa Schlésinger a servi de modèle au personnage de Madame Arnoux dans L’Éducation Sentimentale (1869) de Gustave Flaubert.

L’Éducation sentimentale. Folio classique n°4207. Nouvelle édition en 2005.
Cet ouvrage contient À propos du style de Flaubert (Marcel Proust).


Elle était née le 23 septembre 1810 à Vernon. C’était la fille d’un ancien officier de carrière retiré dans cette ville de l’Eure. Gustave Flaubert la rencontra alors qu’il n’avait pas encore quinze ans sur la plage de Trouville en août 1836. Il passait ses vacances à l’auberge de l’Agneau d’Or avec ses parents qui possédaient des terres dans le village voisin de Deauville.
Élisa Foucault, veuve d’Émile Judée, lieutenant du train, se maria avec Maurice Schlésinger le 5 septembre 1840. Ce juif prussien, arrivé à Paris en 1819, s’installa en 1823, comme éditeur de musique, au 89 rue de Richelieu. Il fonda, en 1834, La Gazette musicale à laquelle collaborèrent Honoré de Balzac, Alexandre Dumas et George Sand. Maurice Schlésinger aimait les bonnes affaires. S’il se trouvait à Trouville, en 1836, c’est qu’il avait deviné les possibilités de ce village, encore peu connu, mais fréquenté déjà, l’été, par des artistes et des écrivains. Il fit bâtir l’Hôtel Bellevue et entreprit de lancer la station. Grâce à lui, Trouville, avant Deauville, devint une plage à la mode. Gustave Flaubert éprouvait à l’égard de Maurice Schlésinger de la sympathie et même de l’amitié.
Il admirait Madame Schlésinger qui avait le teint mat, de très grands yeux et des cheveux bruns. « Elle était jolie et surtout étrange », dit d’elle l’ami de Flaubert, Maxime Du Camp. Une fois bachelier, en 1840, Flaubert quitta Rouen pour Paris et entreprit des études de droit jusqu’en 1843. La littérature et la vie mondaine le préoccupaient davantage que ses études.
Ce n’était plus un adolescent, mais un jeune homme séduisant et robuste. Il retrouva Maurice et Élisa à Paris et les fréquenta assidûment à partir de mars 1843. Les Schlésinger recevaient sa visite dans leur appartement de la rue de Gramont. Les deux hommes s’appelaient par leur prénom. Maurice Schlésinger fit des séjours à Rouen dans la famille de Flaubert. Il est probable que Flaubert avoua à Madame Schlésinger son amour, qu’elle en fut troublée et qu’une tendresse profonde naquit entre eux. Sur les circonstances et sur les épisodes de cet amour plane un certain mystère.
Une catastrophe s’abattit sur Flaubert. En janvier 1844, il eut une crise d’épilepsie alors qu’il revenait, en voiture, de Pont-l’Évêque vers Honfleur et Croisset. Cette crise entraîna un changement radical dans la vie de Flaubert. Il renonça au Droit et quitta Paris pour Croisset. Il allait mener dès lors une vie quasi sédentaire et se consacrer entièrement à la littérature. C’est ce qu’il devait exprimer plus tard lui-même : « Ma vie active, passionnée, émue, pleine de soubresauts opposés et de sensations multiples, a fini à vingt-deux ans. À cette époque, j’ai fait de grands progrès tout d’un coup, et autre chose est venu » (Lettre à Louise Colet, 27 août 1846).
Dès lors, Flaubert ne dut plus guère revoir Mme Schlésinger.
Dans sa correspondance, il dit ceci : « Je n’ai eu qu’une passion véritable. (…) J’avais à peine quinze ans. Ça m’a duré jusqu’à dix-huit, et quand j’ai revu cette femme-là, après plusieurs années, j’ai eu du mal à la reconnaître. Je la vois encore quelquefois, mais rarement, et je la considère avec l’étonnement que les émigrés ont dû avoir quand ils sont rentrés dans leur château délabré ». (Lettre à Louise Colet, 8 octobre 1846.)
La situation de Maurice Schlésinger était devenue difficile à Paris. En 1846, Il dut céder son fonds d’éditeur et sa revue. Ses moyens d’existence étaient devenus précaires. La famille partit pour Baden-Baden vers 1849.
En 1856, Flaubert publia Madame Bovary. La même année, Marie Schlésinger, qui avait maintenant vingt ans, se maria avec un architecte allemand, Christian Friedrich von Leins. Maurice Schlésinger et Élisa insistèrent pour que Flaubert fasse le voyage et qu’il assiste à la cérémonie. Il refusa par économie, semble-t-il.
Il avoua dans une lettre le secret de sa vie : « Chacun de nous a dans le cœur une chambre royale. Je l’ai murée, mais elle n’est pas détruite ». (Lettre à Amélie Bosquet, novembre 1859)
Mme Schlésinger fut internée dans une maison de santé, à Illenau, en Bade du 15 mars 1862 au 24 août 1863. Elle souffrait de mélancolie, d’angoisse. Elle avait aussi des soucis d’ordre familial.
Flaubert fut mis au courant de cette maladie psychique.
Trois rencontres au moins ont dû se produire : en 1864 à Croisset, en juillet 1865 à Bade, en 1867 à Paris.
En avril 1871, Mme Schlésinger écrivit à Flaubert pour lui apprendre la mort de son mari, âgé de 73 ans. Flaubert lui répondit. Il osa alors employer des termes dont il s’abstenait du vivant de Maurice Schlésinger. Au lendemain de la défaite lors de la guerre franco-prussienne, Flaubert refusa avec indignation d’aller la voir en Allemagne.

À Madame Maurice Schlésinger.

Croisset lundi soir 21 [22] mai [1871]

Vous n’avez donc pas reçu une lettre de moi, il y a un mois, dès que j’ai su la mort de Maurice ?
Comme la vôtre m’a fait plaisir hier, vieille amie, toujours chère, oui, toujours !
Pardonnez à mon égoïsme, j’avais espéré un moment que vous reviendriez vivre en France avec votre fils (sans songer à vos petits-enfants), et j’espérais que la fin de ma vie se passerait non loin de vous.
Quant à vous voir en Allemagne, c’est un pays où, volontairement, je ne mettrai jamais les pieds. J’ai assez vu d’Allemands cette année pour souhaiter n’en revoir aucun et je n’admets pas qu’un Français qui se respecte daigne se trouver pendant même une minute avec aucun de ces messieurs, si charmants qu’ils puissent être. Ils ont nos pendules, notre argent et nos terres : qu’ils les gardent et qu’on n’en entende plus parler ! Je voulais vous écrire des tendresses, et voilà l’amertume qui déborde ! Ah ! c’est que j’ai souffert depuis dix mois, horriblement — souffert à devenir fou et à me tuer !
Je me suis remis au travail cependant ; je tâche de me griser avec de l’encre, comme d’autres se grisent avec de l’eau-de-vie, afin d’oublier les malheurs publics et mes tristesses particulières.
La plus grande, c’est la compagnie de ma pauvre maman. Comme elle vieillit ! comme elle s’affaiblit ! Dieu vous préserve d’assister à la dégradation de ceux que vous aimez !
Est-ce que c’est vrai ? Viendriez-vous en France au mois de septembre ? Il faudra m’avertir d’avance pour que je ne manque pas votre visite. Vous rappelez-vous la dernière ?
Donc, au mois de septembre, n’est-ce pas ? D’ici là, je vous baise les deux mains bien longuement.
À vous toujours.
Gustave

Mme Schlésinger, qui était venue régler à Trouville des questions de succession avec ses deux enfants, passa par Croisset le 8 novembre 1871.
En 1872, alors que Flaubert venait de perdre sa mère, il reçut de Mme Schlésinger une lettre qui lui annonçait le prochain mariage de son fils Maurice à Paris. Flaubert assista à la cérémonie le 12 juin.

La dernière lettre de Flaubert à Élisa date du 5 octobre 1872 :

À Madame Maurice Schlésinger.

Crossiet, samedi [5 octobre 1872 ].

Ma vieille Amie, ma vieille Tendresse,

Je ne peux pas voir votre écriture sans être remué. Aussi, ce matin, j’ai déchiré avidement l’enveloppe de votre lettre.
Je croyais qu’elle m’annonçait votre visite. Hélas ! non. Ce sera pour quand ? Pour l’année prochaine ? J’aimerais tant à vous recevoir chez moi, à vous faire coucher dans la chambre de ma mère !
Ce n’était pas pour ma santé que j’ai été à Luchon, mais pour celle de ma nièce, son mari étant retenu à Dieppe par ses affaires. J’en suis revenu au commencement d’août. J’ai passé tout le mois de septembre à Paris. J’y retournerai une quinzaine au commencement de décembre, pour faire faire le buste de ma mère, puis je reviendrai ici le plus longtemps possible. C’est dans la solitude que je me trouve le mieux. Paris n’est plus Paris, tous mes amis sont morts ; ceux qui restent comptent peu, ou bien sont tellement changés que je ne les reconnais plus. Ici, au moins, rien ne m’agace, rien ne m’afflige directement.
L’esprit public me dégoûte tellement que je m’en écarte. Je continue à écrire, mais je ne veux plus publier, jusqu’à des temps meilleurs du moins. On m’a donné un chien ; je me promène avec lui en regardant l’effet du soleil sur les feuilles qui jaunissent et, comme un vieux, je rêve sur le passé — car je suis un vieux. L’avenir pour moi n’a plus de rêves, mais les jours d’autrefois se représentent comme baignés dans une vapeur d’or. Sur ce fond lumineux où de chers fantômes me tendent les bras, la figure qui se détache le plus splendidement, c’est la vôtre ! — Oui, la vôtre. Ô pauvre Trouville !
C’est à moi, dans nos partages, que Deauville est échu. Mais il me faut le vendre pour me faire des rentes.
Comment va votre fils ? Est-il heureux ? Écrivons-nous de temps à autre, ne serait-ce qu’un mot, pour savoir que nous vivons encore.
Adieu, et toujours à vous.
G.

Le 8 juillet 1875, Mme Schlésinger fut de nouveau internée à Illenau, où elle mourut le 11 septembre 1888. Flaubert était mort, lui, dans l’intervalle, le 8 mai 1880 à Croisset.

Sources : Gustave Flaubert. Correspondance, tome I : janvier 1830 – mai 1851. Édition de Jean Bruneau. Collection Bibliothèque de la Pléiade (n°244), 1973.

Correspondance, tome III : Janvier 1859 – Décembre 1868. Édition de Jean Bruneau. Collection Bibliothèque de la Pléiade (n°374), 1991.

Correspondance, tome IV : Janvier 1869 – Décembre 1875. Édition de Jean Bruneau. Collection Bibliothèque de la Pléiade (n°443), 1998.

Pierre-Georges Castex, Gustave Flaubert et Madame Schlésinger. Les Amis de Flaubert – Année 1960 – Bulletin n° 17.

Émile Gérard-Gailly. Flaubert et les Fantômes de Trouville (La Renaissance du livre, 1930)
L’Unique Passion de Flaubert, Mme Arnoux (Le Divan, 1932)
Le Grand Amour de Flaubert (Aubier, éditions Montaigne, 1944).

Gustave Flaubert (Nadar). Vers 1865-1869.

Jean-Luc Sarré 1944 – 2018

Revue Europe n° 1163 (Tarjei Vesaas – Jean-Luc Sarré) mars 2026.

Le numéro de la revue Europe de mars 2026 présente deux excellents dossiers, l’un sur l’écrivain norvégien Tarjei Vesaas (1897-1970), l’autre sur le poète Jean-Luc Sarré. Ce dernier est né le 22 avril 1944 à Oran. Il est mort le 3 février 2018 à Marseille, où il a vécu la plus grande partie de sa vie. 

http://www.lesvraisvoyageurs.com/2018/03/24/jean-luc-sarre/

J’ai retenu ce poème :

Nuit des crapauds, j’y reviens, je les aime,
silence n’est plus mon mot, ce soir c’est crapaud,
ils évasent le balcon qui embaume la pierre
froide, le feuillage, la cuisine juive des voisins
et savent presque se taire – une dernière gorge
rauque, ou deux, pour ponctuer – quand avec la poussière
d’étoile et le son détimbré qui la conduit vers moi,
la nuit s’écoule dans le salon où les roses
rouges dans leur vase étouffent de noirceur,
et minuit est un gué que je passe fragile.

Affleurements. Flammarion. 2000.

Jean-Luc Sarré.

On pense aux poèmes de Victor Hugo, de Guillaume Apollinaire, de Max Jacob, de Robert Desnos, de Tristan Corbière…

http://www.lesvraisvoyageurs.com/2019/07/13/max-jacob-ii/ http://www.lesvraisvoyageurs.com/2025/07/22/tristan-corbiere-2/

Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues.

« -CRAPAUD — Mâle de la grenouille. — Possède un venin dangereux. Habite l’intérieur des pierres. »

Statuette égyptienne. Paris, Musée du Louvre.

Emilio Prados 1899 – 1962

Emilio Prados. Mirador de Sansueña. Torremolinos. (CFA)

Emilio Prados est né le 4 mars 1899 à Málaga.

Le père d’Emilio Prados possède une fabrique de meubles (Fábrica de Muebles Prados Hermanos S.A.), installé dans le palais de Buenavista où se trouve aujourd’hui le magnifique Musée Picasso.

Le poète est un amoureux de la nature. Il parcourt Los Montes de Málaga avec son ami, le berger Antonio Ríos. Il nage, il plonge dans la Méditerranée. Il fréquente régulièrement le quartier pauvre de El Palo, à l’est de Málaga, et la crique El Peñón del Cuervo. Il apprend à lire et à écrire aux enfants des pêcheurs qui sont analphabètes, fait de l’animation culturelle, organise un syndicat.

Il séjourne à la Residencia de Estudiantes de Madrid en 1918 avec son frère aîné Miguel qui étudie la psychiatrie. Il devient l’ami de Federico García Lorca. De 1921 à 1922, il séjourne au Waldsanatorium de Davos pour soigner la maladie pulmonaire dont il souffre depuis l’enfance. Il étudie ensuite la philosophie à Fribourg-en-Brisgau (Allemagne) où enseignent les philosophes Edmund Husserl et Martin Heidegger. Il fait aussi deux courts séjours à Paris où il fait la connaissance de Jean Cocteau et Pablo Picasso dont il visite l’atelier.

En 1924, il abandonne ses études universitaires et revient à Málaga. Il crée en 1926 l’imprimerie et maison d’édition Sur et la revue Litoral (Calle de San Lorenzo) avec un autre poète, Manuel Altolaguirre. Ce lieu devient essentiel pour tous les poètes de sa génération.

A partir de 1930, il publie de la poésie révolutionnaire. Il est membre de l’Alliance des intellectuels antifascistes et se rend à Madrid, en août 1936, au début de la guerre civile. Il lit à la radio ses romances de guerre. Replié à Valence, il collabore à la revue Hora de España et sélectionne les poèmes qui feront l’objet du Romancero de la guerra de España, publié en 1937.

A la fin de la guerre, il s’exile, d’abord en France en février 1939, puis au Mexique en mai 1939. Il y trouve du travail dans l’édition et dans l’enseignement. En 1942, il adopte un orphelin espagnol, Francisco Sala. Il vit très pauvrement à Mexico dans une petite chambre (Calle Lerma) entouré d’ étoiles de mer, du portrait de Federico García Lorca, de livres et d’une petite boîte contenant du sable provenant des plages de Málaga. Son frère Miguel, psychiatre au Canada, l’aide financièrement. Il meurt le 24 avril 1962 dans cette ville après 23 années d’exil.

Je ne comprends pourquoi il est méconnu.

Cantar de noche (Emilio Prados)

Ando y ando perseguido,

sin saber qué me persigue.

Nada pregunto, ni espero

que nada pueda decirme

qué camino es el que quiero.

Rendido estoy, pero andando,

aunque no sepa en qué tierra.

No sé lo que me acompaña;

ni hasta dónde he de seguir,

ni si escondido en mi alma

estoy, para no sentir

la muerte que me amenaza.

Pero sigo caminando…

Si he de llegar, no me importa.

Uno…

Dos…

Mi pie, pasando,

deja su huella a la sombra

que viene detrás llorando.

Jardín cerrado, 1940-46. 1946.

Cantar triste

Yo no quería,
no quería haber nacido.

Me senté junto a la fuente
mirando la tarde nueva…

El agua brotaba, lenta.
No quería haber nacido.

Me fui bajo la alameda
a ocultarme en su tristeza.

El viento lloraba en ella.
No quería haber nacido.

Me recliné en una piedra,
por ver la primera estrella…

¡Bella lágrima de estío!
No quería haber nacido.

Me dormí bajo la luna.
¡Qué fina luz de cuchillo!

Jardín cerrado, 1940-46. 1946.

Cantar del atardecer

Chapultepec, 6 de junio

¡Altas alamedas!
(¿Y las hojas secas?)

¡Altas alamedas!
(La tarde está abierta.)

¡Altas alamedas!
(Y la luna llega.)

¡Altas alamedas!
(La noche se acerca.)

¡Altas alamedas!
(Y el otoño dice:
¡Altas alamedas!)

¡Altas alamedas!
(Y la luna sueña.)

¡Altas alamedas!
(El lucero espera.)

¡Altas alamedas!
(El agua, ¡tan quieta!)

¡Altas alamedas!
(La noche se cierra.)

¡Altas alamedas!
(¿Y esa estrella muerta?)

¡Altas alamedas!
(El eco repite:
¡Altas alamedas!)

¡Altas alamedas!
De lejos las miro…
¿Qué sombra entró en ellas?

¡Altas alamedas!
(El viento suspira:
¡Altas alamedas!)

Barco Litoral (Lorenzo Saval). Mirador de Sansueña (Torremolinos). (CFA)

António Lobo Antunes II 1942 – 2026

António Lobo Antunes, à Lisbonne, chez lui, dans son salon-bibliothèque, en juillet 2020. (Marc Roussel)

Le grand écrivain portugais, décédé le jeudi 5 mars 2026, était francophile. Son père, neuropathologiste de grande renommée, était d’origine brésilienne et allemande. Il faisait lire à ses six fils les livres de grands écrivains français avec dictionnaire et stylo à la main, pour noter les mots inconnus. Le père avait une passion pour Flaubert et exigeait le dimanche un résumé du chapitre de Madame Bovary lu pendant la semaine. La mère tenait Le Voyage au bout de la nuit, de Céline, pour le plus grand roman jamais écrit. Lobo Antunes parlait très bien le français.

Il aimait la littérature française, et particulièrement la poésie. ” J’aime tellement Apollinaire ! On dit que la France n’a pas de poésie – ce n’est pas vrai. Victor Hugo est un immense poète. Et j’aime beaucoup Apollinaire. ” (La Règle du Jeu. Entretien-fleuve inédit avec António Lobo Antunes. 2020)

Guillaume Apollinaire en 1905. (E.-M. Poullain).

Deux poèmes qu’il cite :

Il pleut (Guillaume Apollinaire)

Il pleut des voix de femmes comme si elles étaient mortes même dans le souvenir
C’est vous aussi qu’il pleut merveilleuses rencontres de ma vie ô gouttelettes
Et ces nuages cabrés se prennent à hennir tout un univers de villes auriculaires
Écoute s’il pleut tandis que le regret et le dédain pleurent une ancienne musique
Écoute tomber les liens qui te retiennent en haut et en bas.

Calligrammes, 1918.

Si je meurs (Jacques Audiberti)

Si je meurs, qu’aille ma veuve
à Javel près de Citron.
Dans un bistrot elle y trouve,
à l’enseigne du Beau Brun,

trois musicos de fortune
qui lui joueront – mi, ré, mi –
l’air de la petite Tane
qui m’aurait peut-être aimé

puisqu’elle n’offrait qu’une ombre
sur le rail des violons.
Mon épouse, ô ma novembre,
sous terre les jours sont lents.

Race des hommes. Gallimard, 1937.

NRF. Poésie / Gallimard n° 31. 1968.

Paul Verlaine

Paul Verlaine (Otto Wegener). 1893. [La belle écharpe brodée de chez Charvet lui avait été offerte par Robert de Montesquiou. Le dessin de l’écharpe rappelle les motifs japonisants qui étaient alors à la mode.]

J’ai vu sur Arte un film de Laurent Heynemann Il faut tuer Birgitt Haas de 1981. Lisa Kreuzer et Jean Rochefort citent ce vers de Verlaine :

” Et dépêcher longtemps une vague besogne. “

Je me souviens du poème mis en musique par Léo Ferré. Verlaine et Rimbaud chantés par Léo Ferré est un double album paru en décembre 1964 qui reprend quatorze poèmes de Verlaine et dix de Rimbaud.

https://www.youtube.com/watch?v=i6gdu8UdOng

Âme, te souvient-il, au fond du paradis,
De la gare d’Auteuil et des trains de jadis
T’amenant chaque jour, venus de La Chapelle ?
Jadis déjà ! Combien pourtant je me rappelle
Mes stations au bas du rapide escalier
Dans l’attente de toi, sans pouvoir oublier
Ta grâce en descendant les marches, mince et leste
Comme un ange le long de l’échelle céleste,
Ton sourire amical ensemble et filial,
Ton serrement de main cordial et loyal,
Ni tes yeux d’innocent, doux mais vifs, clairs et sombres,
Qui m’allaient droit au cœur et pénétraient mes ombres.
Après les premiers mots de bonjour et d’accueil,
Mon vieux bras dans le tien, nous quittions cet Auteuil
Et, sous les arbres pleins d’une gente musique,
Notre entretien était souvent métaphysique.
Ô tes forts arguments, ta foi du charbonnier !
Non sans quelque tendance, ô si franche ! à nier,
Mais si vite quittée au premier pas du doute !
Et puis nous rentrions, plus que lents, par la route
Un peu des écoliers, chez moi, chez nous plutôt,
Y déjeuner de rien, fumailler vite et tôt,
Et dépêcher longtemps une vague besogne.

Mon pauvre enfant, ta voix dans le Bois de Boulogne !

Amour (1888) – Lucien Létinois.

Lucien Létinois est né le 27 février 1860 dans un village des Ardennes, Coulommes-et-Marqueny. Ses parents étaient agriculteurs. Il est mort le 7 avril 1883 à l’hôpital de la Pitié Paris de la fièvre typhoïde. Il a entretenu de 1879 à 1883 une relation avec Paul Verlaine. Ce dernier, profondément affecté par sa disparition, lui a consacré cinq années plus tard, à la fin de son recueil Amour (1888), une section longue de 25 poèmes.

António Lobo Antunes I 1942 – 2026

António Lobo Antunes est décédé le 5 mars 2026 à Lisbonne.

Je salue ce géant de la littérature universelle. Sit tibi terra levis.

Son dernier roman : A outra margem do mar (2019). Publié en français sous le titre L’Autre rive de la mer. Traduction : Dominique Nédellec (Cristian Bourgois éditeur), 2024.

Maria Luisa Blanco, Conversation avec António Lobo Antunes. Christian Bourgois éditeur, 2004.

“ En ce qui concerne les livres , c’est ceux qui sont les plus simples en apparence qui s’avèrent être les plus difficiles, comme le Quichotte, par exemple. Cervantes est un des écrivains qui me transportent le plus, qui me laissent toujours bouche bée. Sterne, avec son Tristam Shandy, ce roman extraordinaire, est de ceux-là également.”

“ Les personnages de mes livres me poursuivent, c’est comme si je vivais entouré de fantômes.”

“ Quand j’écris, je dois prendre du valium. ”

“ Je me souviens de l’écrivain Thomas Wolfe : quand il a fait paraître son premier roman, qui était autobiographique, on lui a demandé comment il pouvait présenter ses parents d’une façon aussi brutale. Il a été déconcerté parce qu’il disait qu’à ses yeux c’étaient des gens de valeur, que c’était ce qu’il s’était efforcé de transmettre, et qu’il ne comprenait pas pourquoi les autres l’avaient interprété autrement. Il était réellement déconcerté. C’est un peu la même chose qui se passe pour moi.”

“ Pour moi, la guerre a signifié une très grande souffrance, mais elle m’a beaucoup apporté. ”

“ Vivre, c’est comme écrire, mais sans pouvoir corriger. ”

“ Dans mon roman Le Cul de Judas, je raconte beaucoup de choses de ma vie en Afrique. je parle d’un missionnaire basque qui s’est présenté en disant : “ Je suis basque, et je suis un ami intime de ce salaud de Francisco Franco ” et j’ai reproduit la phrase exactement comme il l’avait dite. Il passait son temps à compiler des proverbes et des poèmes oraux qui étaient d’une beauté extraordinaire, et la police politique l’a tué. il appartenait à un ordre missionnaire, et moi j’ai été impressionné, parce que c’était la première fois que j’entendais un curé dire “ salaud ”. Cet homme était seulement venu pour tenter d’évangéliser les gens de là-bas. ”

“ Je me sens terriblement orphelin… ”

“ Je sens que je ne suis de nulle part… ”

“ …Quand l’inspiration est très abondante, on ne peut pas tout mettre dans un petit récit. et quand on a lu Tchékhov, Cortázar, Katherine Mansfield, qu’est-ce qu’on peut écrire après avoir lu ce qu’ils ont fait ? Ils ont la concision qu’il me manque. ”

“ Écrire c’est une drogue dure. ”

« Écrire, c’est comme une drogue. On commence juste pour le plaisir, et on finit par organiser sa vie autour de son vice, comme les drogués. Telle est la vie que je mène. Même mes souffrances, je les vis comme un dédoublement : l’homme souffre, et l’écrivain se demande comment utiliser cette souffrance dans son travail. »

“ …mais le lyrisme ibérique est très difficile à traduire. il est très dionysiaque. Comment traduire Lorca ? et certains poèmes de Machado ? il y a de très bons poètes en langue espagnole. Quevedo, par exemple, saint Jean de la Croix. Quels grand poètes ! Il nous laissent sans voix. Moi, au fond, j’aimerais écrire des romans qui soient comme leurs poèmes. ”

“ Je continue à aller dans les librairies et à en ressortir chargé de livres parce que j’aime tous les livres, même les mauvais. Je lis tout ce qui est imprimé. C’est une boulimie qui m’a accompagné toute ma vie et qui me tient encore. ”

Os Cus de Judas est une phrase toute faite qui pourrait se traduire par quelque chose comme “ au diable-vauvert ”

“ Le suicide est une présence constante. Je suis conscient qu’il existe en moi une dimension autodestructrice. ”

“ Moi, au fond, je suis un puritain. ”

“ Je me rappelle quels ont été les vainqueurs du Tour de France d’il y a très longtemps…les équipes de foot. Je me dis parfois que j’emmagasine des choses inutiles, mais c’est bon pour écrire parce que c’est avec la mémoire qu’on écrit.”

“ J’envie énormément les poètes. Si j’étais capable d’écrire comme Lorca… Personne n’écrit de romans comme moi, mais je suis un poète raté. J’aime Salinas, Cernuda, j’aime les poètes solaires, lyriques, dionysiaques…Mais surtout Federico García Lorca ; il m’émeut: “Cómo canta la noche, cómo canta…/ qué espesura de anémonas levanta…” Vous croyez qu’on peut mieux écrire ? Je n’ai pas la veine poétique. Pour moi, la vie , c’est ça : “Je t’aime tant que l’air me fait mal, et mon coeur, et mon chapeau… ” C’est si vrai, c’est si fort… Il me semble que Lorca est un poète dont on ne reconnaît pas la valeur. Peut-être parce qu’il est trop connu et que nous, les intellectuels, comme vous le savez, nous sommes plus attirés par des poètes plus nobles, plus hermétiques. Mais il y a chez Lorca une pureté, une force… “Sólo el misterio te hace vivir…” J’aurais dû écrire ça, mais je n’ai aucun talent dans ce domaine. Peut-être que les bons romanciers sont des poètes ratés. Je ne sais pas.”

Tramway de Lisbonne (CFA)

Joan Miró – Robert Desnos

J’ai marché dans Paris mardi 3 mars.

L’oiseau lunaire (Joan Miró) 1966. sculpture en bronze placé dans le square en 1974.

Square de l’Oiseau-Lunaire
Le square de l’Oiseau-Lunaire se trouve dans le 15e arrondissement au 45-47, rue Blomet.
Il porte le nom d’une sculpture de Joan Miró, placée en ce lieu en 1974. L’artiste avait là son atelier. il est aujourd’hui détruit. À l’entrée du parc, un panneau informatif de la Ville de Paris mentionne que le parc « doit son nom à la sculpture en bronze L’Oiseau lunaire (1966) de Joan Miró (1893-1983), offerte à la Ville de Paris par l’artiste. Cette œuvre, présente dans le square depuis 1974, rend hommage au poète Robert Desnos (1900-1945), mort un mois après sa libération du camp de concentration de Theresienstadt.
Le square Blomet de 4 200 m ² a été ouvert en 1969, à l’emplacement d’anciens ateliers d’artistes. À la suite d’un vœu exprimé, au Conseil municipal de Paris du 25 mai 2008, par le groupe socialiste-radical de gauche, il est renommé le 19 juin 2009 « square de l’Oiseau-Lunaire ».

À l’intérieur du square, on peut voir cette plaque commémorative :

Le Bal Blomet (ex-Bal Nègre), 33 rue Blomet.

Ce cabaret dansant afro-antillais et club de jazz fut créé en 1924 par Jean Rézard des Wouves. Robert Desnos, qui habitait dans les ateliers d’artistes du 45, rue Blomet le nomma ” Bal Nègre ” en 1931 et en assura la promotion dans un article publié dans le quotidien Comoedia :
« Dans l’un des plus romantiques quartiers de Paris, où chaque porte cochère dissimule un jardin et des tonnelles, un bal oriental s’est installé. Un véritable bal nègre , les musiciens comme les danseurs : et où l’on peut passer, le samedi et le dimanche une soirée très loin de l’atmosphère parisienne parmi les pétulantes Martiniquaises et les rêveuses Guadeloupéennes. C’est au 33 de la rue Blomet, dans une grande salle attenante au bureau de tabac Jouve, salle où, depuis bientôt un demi-siècle, les noces succèdent aux réunions électorales. »

Les artistes des années folles fréquentaient le Bal Blomet. ils aimaient cette ambiance exotique. On pouvait y croiser Joséphine Baker, Foujita, Calder, Maurice Chevalier, Mistinguett, Kiki de Montparnasse, Man Ray. Les écrivains américains Ernest Hemingway, Francis Scott Fitzgerald, Henry Miller, l’appréciaient aussi tout comme Jean Cocteau et Raymond Queneau.
Les artistes du 45 rue Blomet Joan Miró, André Masson et leurs amis surréalistes pouvaient y croiser Mondrian, excellent danseur, ou Kees van Dongen. Le Prince de Galles , futur Édouard VIII, s’échappait d’une cérémonie officielle, venait s’y encanailler et offrait de généreux pourboires aux musiciens.
Après guerre, la clarinette de Sidney Bechet retentissait dans la salle de bal qui accueillait les personnalités de Saint-Germain-des-Prés : Jacques Prévert, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Boris Vian, Albert Camus, Maurice Merleau-Ponty, Juliette Greco.
Dans son autobiographie La Force de l’âge (1960), Simone de Beauvoir décrit ainsi les soirées du Bal de la rue Blomet : “Le dimanche soir, on délaissait les amères élégances du scepticisme, on s’exaltait sur la splendide animalité des Noirs de la rue Blomet. […] Nous étions des exceptions : à cette époque, très peu de Blanches se mêlaient à la foule noire ; moins encore se risquaient sur la piste : face aux souples Africains, aux Antillais frémissants, leur raideur était affligeante ; si elles tentaient de s’en départir, elles se mettaient à ressembler à des hystériques en transe. Je ne donnais pas dans le snobisme des gens du Flore, je n’imaginais pas que je participais au grand mystère érotique de l’Afrique ; mais j’aimais regarder les danseurs ; je buvais du punch ; le bruit, la fumée, les vapeurs de l’alcool, les rythmes violents de l’orchestre m’engourdissaient ; à travers cette brume je voyais passer de beaux visages heureux. Mon cœur battait un peu plus vite quand explosait le quadrille final : dans le déchaînement des corps en fête, il me semblait toucher ma propre ardeur de vivre” 

Pochoir de Rénald Zapata sur la façade du bal Blomet (2018).

Je reviens à Robert Desnos qui aimait tant Paris…

Couplet de la rue de Bagnolet (Robert Desnos)

Le soleil de la rue de Bagnolet
N’est pas un soleil comme les autres.
Il se baigne dans le ruisseau,
Il se coiffe avec un seau,
Tout comme les autres,
Mais, quand il caresse mes épaules,
C’est bien lui et pas un autre,
Le soleil de la rue Bagnolet
Qui conduit son cabriolet
Ailleurs qu’aux portes des palais,
Soleil, soleil ni beau ni laid,
Soleil tout drôle et tout content,
Soleil de la rue de Bagnolet,
Soleil d’hiver et de printemps,
Soleil de la rue de Bagnolet,
Pas comme les autres.

État de veille, 1943.

Michèle Audin 1954 – 2025

J’ai acheté hier La maison hantée de Michèle Audin (Les Éditions de Minuit, 2025).

Michèle-Audin (Francesca-Mantovani). Paris, 14 avril 2017.

Michèle Audin, mathématicienne, historienne et écrivaine, est décédée à Strasbourg le 14 novembre 2025. Elle était née le 3 janvier 1954 à Alger.

Mathématicienne comme ses parents, elle était devenue historienne et romancière pour donner une voix et un visage à ceux que l’histoire néglige.

Elle était l’aînée des trois enfants de Josette Sempé (1931-2019) et de Maurice Audin (1932-1957). Ses parents se rencontrèrent à la faculté à 20 ans à peine. Ils se marièrent en janvier 1953.

Maurice et Josette Audin.

Josette et Maurice Audin étaient membres du Parti communiste algérien. Ils souhaitaient l’indépendance de l’Algérie. Au cours de la bataille d’Alger, Maurice Audin fut enlevé le 11 juin 1957 par les parachutistes de l’armée française. Il fut torturé et assassiné. Il avait 25 ans. Ce n’est qu’en septembre 2018 qu’Emmanuel Macron reconnaîtra la responsabilité de l’État français et de l’armée dans la « disparition » de Maurice Audin, quelques mois seulement avant la mort de sa veuve.

La famille de Michèle Audin quitta l’Algérie en 1966 et s’installa à Argenteuil en 1967. Comme sa mère, Michèle se passionna pour la géométrie et entra à l’Ecole normale supérieure de jeunes filles. Elle soutint une thèse intitulée Cobordismes d’immersions lagrangiennes et legendriennes à l’université Paris-Sud en 1986. Elle enseigna à l’Institut de recherche mathématique avancée à Strasbourg. Elle y exerça de 1987 à 2014. Elle conduisit à des avancées dans le domaine de la géométrie symplectique.

Le goût de l’histoire comme celui des injustices à réparer l’incitèrent à se pencher sur des devanciers méconnus : la pionnière russe Sofia Kovalevskaïa (1850-1891) ou Jacques Feldbau (1914-1945), mort dans les camps.

En mai 2004, lorsque le maire de Paris, Bertrand Delanoë, inaugura une place Maurice-Audin dans le 5e arrondissement, elle était présente au côté de Pierre Vidal-Naquet, soutien historique de la cause de son père. Michèle Audin refusa la Légion d’honneur que Nicolas Sarkozy voulait lui remettre en janvier 2009, jugeant la distinction incompatible avec le silence de l’État sur le sort de son père. Elle était membre de l’Oulipo depuis 2009. Elle publia Une vie brève en janvier 2013 dans la collection l’Arbalète, chez Gallimard.

Je conseille particulièrement la lecture de ce livre sur ce père qu’elle avait à peine connu (Première publication en 2013. Folio n°6048, 2016)

« Dans ce livre, il est question d’une vie brève. Pas de celle d’un inconnu choisi au hasard, parce que j’aurais vu sa photo, son sourire, dans un vieux journal, mais celle de mon père, Maurice Audin.
Peut-être avez-vous déjà croisé son nom. Peut-être avez-vous entendu parler de ce que l’on a appelé “l’affaire Audin”.
Ou peut-être pas.
Je le dis d’emblée, ni le martyr, ni sa mort, ni sa disparition ne sont le sujet de ce livre.
C’est au contraire de la vie, de sa vie, dont toutes les traces n’ont pas disparu, que j’entends vous parler ici. »

En épigraphe de La maison hantée, on trouve Le myosotis, poème de Robert Desnos, tiré de Chantefables et Chantefleurs (Gründ, 1952).

Ayant perdu toute mémoire
Un myosotis s’ennuyait
Voulait-il conter une histoire ?
Dès le début, il l’oubliait.
Pas de passé, pas d’avenir,
Myosotis sans souvenir.

Oeuvres

2008 Souvenirs sur Sofia Kovalevskaïa. Calvage et Mounet,
2013 Une vie brève. L’Arbalète/ Gallimard.
2014 Cent vingt et un jours: roman. L’Arbalète/ Gallimard.
2016 Mademoiselle Haas, Gallimard.
La Formule de Stokes. Paris, Cassini.
2017 Comme une rivière bleue. Paris 1871. Gallimard.
2018 Oublier Clémence. L’Arbalète/ Gallimard.
2019 Eugène Varlin, ouvrier relieur 1839-1871. Libertalia. Présentation d’écrits d’Eugène Varlin.
2020 C’est la nuit surtout que le combat devient furieux, Alix Payen, ambulancière de la Commune. Libertalia.
2021 Josée Meunier, 19, rue des Juifs. L’Arbalète/ Gallimard.
La Semaine sanglante : mai 1871, légendes et comptes. Libertalia.
2023 Paris, boulevard Voltaire, suivi de Ponts. L’Arbalète/ Gallimard.
2024 Rue des Partants. Éditions Terres de Feu.
2025 La Maison hantée. Les Éditions de Minuit.