Jorge Luis Borges – Rainer Maria Rilke

J’ai trouvé à Málaga un recueil de textes divers de la poétesse María Victoria Atencia (Málaga, 1931) : El oro de los tigres (Poesía y literatura). e.d.a.libros. Benalmadena (Málaga), 2009. L’un d’entre eux s’intitule L’or des tigres. Elle rapproche le poème de l’écrivain argentin qui porte ce même titre d’un autre de Rainer Maria Rilke, La Panthère.

“Borges nos habla de los tigres o, más exactamente, de su oro en un poema que lleva precisamente ese título: “El oro de los tigres”.

Borges contempla al tigre de Bengala -quizás el más hermoso animal de la Creación- y nos lo muestra mirado hasta el momento del “ocaso amarillo”, dice él, y se delata. Porque es ese amarillo de los tigres lo que a él le importa. El tigre de fuego, de Blake.”

” Borges nous parle des tigres ou, plus exactement, de l’or dans un poème qui porte justement ce titre : ” L’or des tigres “.

Borges contemple le tigre du Bengale – peut-être le plus bel animal de la Création – et nous le montre alors qu’il est regardé depuis l’instant du ” crépuscule jaune “, dit-il, et il se trahit. Car c’est ce jaune des tigres qui lui importe. Celui du tigres de feu de Blake. “

L’or des tigres (Jorge Luis Borges)

Hasta la hora del ocaso amarillo,

cuántas veces habré mirado

Al poderoso tigre de Bengala

ir y venir por el predestinado camino

detrás de los barrotes de hierro,

sin sospechar que eran su cárcel.

Después vendrían otros oros,

El metal amoroso que era Zeus,

El anillo que cada nueve noches

engendra nueve anillos y estos, nueve,

y no hay un fin.

Con los años fueron dejándome

Los otros hermosos colores

y ahora sólo me quedan

la vaga luz, la inextricable sombra

y el oro del principio.

Oh ponientes, oh tigres, oh fulgores

del mito y de la épica,

oh un oro más precioso, tu cabello

que ansían estas manos.

Emecé, 1972.

L’Or des tigres

Jusqu’à l’heure du couchant jaune

que de fois j’aurai regardé

le puissant tigre du Bengale

aller et venir sur le chemin prédestiné

derrière les barres de fer

sans soupçonner qu’elles étaient sa prison.

Plus tard viendraient d’autres tigres,

le tigre de feu de Blake ;

plus tard viendraient d’autres ors,

Zeus qui se fait métal d’amour,

la bague qui toutes les neuf nuits

engendre neuf bagues et celles-ci neuf autres,

et il n’y a pas de fin.

Année après année

je perdis les autres couleurs et leurs beautés,

et maintenant me reste seul,

avec la clarté vague et l’ombre inextricable,

l’or du commencement.

O couchant, o splendeurs du mythe et de l’épique,

o tigres ! Et cet or sans prix,

o tes cheveux sous mes mains désireuses.

East Leasing, 1978.

L’or des tigres. 1976NRF. Poésie/Gallimard n°411. 2005. Traduction Nestor Ibarra.

Monument à Rainer Maria Rilke (Nicomedes Díaz Piquero). Ronda, jardins de l’hôtel Reina Victoria.

La Panthère (Rainer Maria Rilke)

Son regard du retour éternel des barreaux

s’est tellement lassé qu’il ne saisit plus rien.

Il ne lui semble voir que barreaux par milliers

et derrière mille barreaux, plus de monde.

La molle marche des pas flexibles et forts

qui tourne dans le cercle le plus exigu

paraît une danse de force autour d’un centre

où dort dans la torpeur un immense vouloir.

Quelquefois seulement le rideau des pupilles

sans bruit se lève. Alors une image y pénètre,

court à travers le silence tendu des membres –

et dans le coeur s’interrompt d’être.

Paris, 6 novembre 1902. Nouvelles poésies, 1905-1908. Traduction Claude Vigée.

Photo : Estela de Castro. Los animales. Málaga, Centre Pompidou.

Pedro Mairal – Jorge Luis Borges

Je viens de lire le quatrième roman de Pedro Mairal (Buenos Aires, 1970) La Uruguaya ( Emécé 2016. Libros de Asteroide, 2017). Buchet-Chastel a aussi publié ce livre en français en 2018 dans une traduction de Delphine Valentin. Un autre de ses romans, Une nuit avec Sabrina Love, est paru chez Rivages en 2004. L’auteur dans ses déclarations met en valeur l’importance des femmes dans la littérature argentine actuelle : Mariana Enriquez, Samantha Schweblin, Leila Guerreiro, Selva Almada. Néanmoins, dans le cours du roman, il cite davantage les géants du passé : Jorge Luis Borges, Julio Cortazar, Juan Carlos Onetti.

Le roman raconte l’histoire de Lucas Pereyra, un écrivain d’une quarantaine d’années, marié, un enfant. Il voyage de Buenos Aires à Montevideo pour récupérer les à-valoir envoyés par deux maisons d’édition étrangères, une espagnole, l’autre colombienne. Il souhaite éviter les conditions drastiques du change en Argentine, mais aussi retrouver une jeune femme qu’il a rencontrée lors d’un festival littéraire.

C’est écrit avec humour et un style ” moderne ” qui énerve souvent. On pense aux coups reçus par Don Quichotte et à ses échecs. L’auteur oppose un Montevideo idéalisé au Montevideo réel. Nous sommes bien sur le Río de la ” Plata “

Ce roman m’a permis de relire un texte ancien de Borges que l’on peut trouver dans son deuxième recueil de poèmes Luna de enfrente qui date de 1925. L’auteur l’a réédité et modifié en 1969.

Montevideo

Resbalo por tu tarde como el cansancio por la piedad de un declive.

La noche nueva es como un ala sobre tus azoteas.

Eres el Buenos Aires que tuvimos, el que en los años se alejó quietamente.

Eres nuestra y fiestera, como la estrella que duplican las aguas.

Puerta falsa en el tiempo, tus calles miran al pasado más leve.

Claror de donde la mañana nos llega, sobre las dulces aguas turbias.

Antes de iluminar mi celosía tu bajo sol bienaventura tus quintas.

Ciudad que se oye como un verso.

Calles con luz de patio.

Jorge Luis Borges jeune.

Jacques Lusseyran – Charles Baudelaire

Fabrice Gaignault. Un livre (un livre dans la vie de Primo Levi). Arléa. La Rencontre. 2025

” La poésie. À Buchenwald, le résistant aveugle Jacques Lusseyran n’avait conservé e,n mémoire qu’un poème de Baudelaire, ” La mort des amants “. il le récita un jour et se vit aussitôt entouré d’une multitude de prisonniers, hongrois pour la plupart, ne parlant pas français. ” Et des dizaines de voix ronflantes, grinçantes, caressantes, répétèrent : Les flammes mortes…

Il faut imaginer Jacque Lusseyran, aveugle, récitant à ses camarades étrangers, regroupés en cercle autour de lui, cette ode funèbre à l’amour envolé et la renaissance après la mort, terrassée :

La Mort des amants (Charles Baudelaire)

Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux,
Et d’étranges fleurs sur des étagères,
Écloses pour nous sous des cieux plus beaux.

Usant à l’envi leurs chaleurs dernières,
Nos deux coeurs seront deux vastes flambeaux,
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.

Un soir fait de rose et de bleu mystique,
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot, tout chargé d’adieux ;

Et plus tard un ange, entr’ouvrant les portes,
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.

Les Fleurs du Mal. 1857.

Le monde commence aujourd’hui. La Table Ronde, 1959. Folio, 2016.

Jorge Luis Borges

(Gracias Manuel por este primer poema del año)

Gato Blanco. Río Capitán N°80. Tigre (Provincia de Buenos Aires. Argentina) (CFA)

Elogio de la sombra

La vejez (tal es el nombre que los otros le dan)
puede ser el tiempo de nuestra dicha.
El animal ha muerto o casi ha muerto.
Quedan el hombre y su alma.
Vivo entre formas luminosas y vagas
que no son aún la tiniebla.
Buenos Aires,
que antes se desgarraba en arrabales
hacia la llanura incesante,
ha vuelto a ser la Recoleta, el Retiro,
las borrosas calles del Once
y las precarias casas viejas
que aún llamamos el Sur.
Siempre en mi vida fueron demasiadas las cosas;
Demócrito de Abdera se arrancó los ojos para pensar;
el tiempo ha sido mi Demócrito.
Esta penumbra es lenta y no duele;
fluye por un manso declive
y se parece a la eternidad.
Mis amigos no tienen cara,
las mujeres son lo que fueron hace ya tantos años,
las esquinas pueden ser otras,
no hay letras en las páginas de los libros.
Todo esto debería atemorizarme,
pero es una dulzura, un regreso.
De las generaciones de los textos que hay en la tierra
sólo habré leído unos pocos,
los que sigo leyendo en la memoria,
leyendo y transformando.
Del Sur, del Este, del Oeste, del Norte,
convergen los caminos que me han traído
a mi secreto centro.
Esos caminos fueron ecos y pasos,
mujeres, hombres, agonías, resurrecciones,
días y noches,
entresueños y sueños,
cada ínfimo instante del ayer
y de los ayeres del mundo,
la firme espada del danés y la luna del persa,
los actos de los muertos,
el compartido amor, las palabras,
Emerson y la nieve y tantas cosas.
Ahora puedo olvidarlas. Llego a mi centro,
a mi álgebra y mi clave,
a mi espejo.
Pronto sabré quién soy.

Elogio de la sombra, 1969.

Éloge de l’ombre

La vieillesse (c’est le nom que les autres lui donnent)
peut être le temps de notre bonheur.
La bête est morte ou presque morte.
Reste l’homme et son âme.
Je vis parmi des formes lumineuses et vagues
qui ne sont pas encore la ténèbre.
Buenos Aires,
qui jadis se déchirait en banlieues
vers la plaine incessante,
est redevenue la Recoleta, le Retiro,
les rues incertaines de l’Once
et les vieilles maisons précaires
que nous appelons toujours le Sud.
Tout au long de ma vie les choses furent nombreuses ;
Démocrite d’Abdère s’arracha les yeux pour penser ;
le temps a été mon Démocrite.
Cette pénombre est lente et ne fait pas mal ;
elle coule sur une pente douce
et ressemble à l’éternité.
Mes amis n’ont pas de visage,
les femmes sont ce qu’elles furent il y a déjà tant d’années,
je ne sais pas si ce coin de rue a changé,
il n’y a pas de lettres sur les pages des livres.
Tout ceci devrait m’effrayer,
mais c’est une douceur, un retour.
Il y a des générations de textes sur la terre ;
je n’en aurai lu que quelques uns,
ceux que je continue à lire dans la mémoire,
à lire et à transformer.
Du sud, de l’est, de l’ouest, du nord,
convergent les chemins qui m’ont conduit
à mon centre secret.
Ces chemins ont été des échos et des pas,
des femmes, des hommes, des agonies, des résurrections,
des jours et des nuits,
des demi-rêves et des rêves,
chaque infime instant de la veille
et des veilles du monde,
la ferme épée du Danois et la lune du Persan,
les actes des morts,
Emerson et la neige et tant de choses.
Maintenant je peux les oublier. J’arrive à mon centre,
à mon algèbre et à ma clef,
à mon miroir.
Bientôt je saurai qui je suis.

Éloge de l’ombre (1967-1969). Traduction-adaptation par Néstor Ibarra.

Album Borges. NRF/Gallimard. Bibliothèque de La Pléiade, 1999.

Max Aub 1903 – 1972

Max Aub.

Max Aub Mohrenwitz est né le 2 juin 1903 à Paris. Son père était allemand, sa mère française. Sa famille s’installe à Valence, en Espagne, à l’été 1914. Cet auteur dramatique, romancier, essayiste et critique littéraire a eu quatre nationalités au cours de sa vie : Français, Allemand, Espagnol, Mexicain. La vraie patrie d’un écrivain, c’est sa langue. « Se es de donde se hace el bachillerato » (On est d’où on passe son bac). Cette phrase est restée célèbre en Espagne. Républicain espagnol, grand ami d’André Malraux et de Luis Buñuel, Max Aub est un écrivain qu’il faut lire et relire. Il est mort le 22 juillet 1972 à Mexico.

Plaque commémorative au 3 cité de Trévise à Paris, où est né Max Aub en 1903.

En 1956 paraît Crimes exemplaires, un recueil de 130 aveux de meurtres fictifs. C’est un chef-d’œuvre entre surréalisme et humour très noir.

Crimes exemplaires (Crímenes ejemplares) de Max Aub. 1956. Traduction : Danièle Guibbert. Phébus, Libretto. (Première édition : Phébus, 1997.)

“Hacía un frío de mil demonios. Me había citado a las siete y cuarto en la esquina de Venustiano Carranza y San Juan de Letrán. No soy de esos hombres absurdos que adoran el reloj reverenciándolo como una deidad inalterable. Comprendo que el tiempo es elástico y que cuando le dicen a uno a las siete y media, lo mismo da que sean las ocho. Tengo un criterio amplio para todas las cosas. Siempre he sido un hombre muy tolerante: un liberal de la buena escuela. Pero hay cosas que no se pueden aguantar por muy liberal que uno sea. Que yo sea puntual a las citas no obliga a los demás sino hasta cierto punto; pero ustedes reconocerán conmigo que ese punto existe. Ya dije que hacía un frío espantoso. Y aquella condenada esquina está abierta a todos los vientos. Las siete y media, las ocho menos veinte, las ocho menos diez. Las ocho. Es natural que ustedes se pregunten que por qué no lo dejé plantado. La cosa es muy sencilla: yo soy un hombre respetuoso de mi palabra, un poco chapado a la antigua, si ustedes quieren, pero cuando digo una cosa, la cumplo. Héctor me había citado a las siete y cuarto y no me cabe en la cabeza el faltar a una cita. Las ocho y cuarto, las ocho y veinte, las ocho y veinticinco, las ocho y media, y Héctor sin venir. Yo estaba positivamente helado: me dolían los pies, me dolían las manos, me dolía el pecho, me dolía el pelo. La verdad es que si hubiese llevado mi abrigo café, lo más probable es que no hubiera sucedido nada. Pero esas son cosas del destino y les aseguro que a las tres de la tarde, hora en que salí de casa, nadie podía suponer que se levantara aquel viento. Las nueve menos veinticinco, las nueve menos veinte, las nueve menos cuarto. Transido, amoratado. Llegó a las nueve menos diez: tranquilo, sonriente y satisfecho. Con su grueso abrigo gris y sus guantes forrados:

-¡Hola, mano!

Así, sin más. No lo pude remediar: lo empujé bajo el tren que pasaba. Triste casualidad.”

Crímenes ejemplares. México, Impresora Juan Pablos, 1957.

«Le pedí el Excelsior y me trajo El Popular. Le pedí Delicados y me trajo Chesterfield. Le pedí una cerveza clara y me la trajo negra. La sangre y la cerveza, revueltas, por el suelo, no son una buena combinación.»

” Je lui ai demandé l’Excelsior et il m’a apporté Le Populaire. Je lui ai demandé des Delicados et il m’a apporté des Chesterfield. Je lui ai demandé une bière blonde, il m’a apporté une bière brune. La bière et le sang, brassés par le mépris, ne font pas un bon mélange. “

« Era más inteligente que yo, más rico que yo, más desprendido que yo; era más alto que yo, más guapo, más listo; vestía mejor, hablaba mejor; si ustedes creeen que no son eximentes, son tontos. Siempre pensé en la manera de deshacerme de él. Hice mal en envenenarlo: sufrió demasiado. Eso, lo siento. Yo quería que muriera de repente.

” Il était plus intelligent que moi, plus riche que moi, plus généreux que moi, plus grand que moi, plus beau que moi, plus malin que moi ; il s’habillait mieux, parlait mieux. ! Si vous ne trouvez pas que ce sont là des excuses, c’est que vous êtes fou. J’ai longtemps pensé à la manière de me débarrasser de lui, mais j’ai mal fait en l’empoisonnant : il a trop souffert. Cela je le regrette, j’aurais aimé qu’il meure d’un seul coup. “

«Íbamos como sardinas y aquel hombre era un cochino. Olía mal. Todo le olía mal, pero sobre todo los pies. Le aseguro a usted que no había manera de aguantarlo. Además el cuello de la camisa, negro, y el cogote mugriento. Y me miraba. Algo asqueroso. Me quise cambiar de sitio. Y, aunque usted no se lo crea, ¡aquel individuo me siguió! Era un olor a demonios, me pareció ver correr bichos por su boca. Quizá lo empujé demasiado fuerte. Tampoco me van a echar la culpa de que las ruedas del camión le pasaran por encima.»

« Nous étions serrés comme des sardines et cet homme était un cochon. Il sentait mauvais. Tout en lui sentait mauvais, mais surtout ses pieds. Je vous assure que c’était insupportable. En plus le col de sa chemise était noir et sa nuque crasseuse. Et il me regardait. C’était quelque chose d’absolument répugnant. J’ai dû changer de place. Eh bien, que vous le croyiez ou non, cet individu m’a suivie ! C’était l’odeur d’un démon et il me semblait voir sortir des horreurs de sa bouche. Peut-être l’ais-je poussé un peu fort. Mais ne me dites pas que c’est de ma faute si les roues du camion lui sont passé dessus. »

“Lo maté porque era de Vinaroz”.

« Je l’ai tué parce qu’il était de Vinaroz. »

«Tenía el cuello tan largo.»

Il a réussi à faire plus court qu’Augusto Monterroso (1921-2003) avec son célèbre microrécit El Dinosaurio (Le Dinosaure) “Cuando despertó, el dinosaurio todavía estaba allí” (« Quand il se réveilla, le dinosaure était encore là. »), publié dans Obras completas (y otros cuentos) en 1959

Arthur Rimbaud

Arthur Rimbaud (Paul Verlaine). Extrait du recueil des Poésies complètes de Rimbaud. 1895. Éditeur : Léon Vanier.

Ce matin, j’écoute un podcast de France Culture du Vendredi 19 décembre 2025 :

Dans la bibliothèque de Jean Echenoz. Il récite un poème de Rimbaud, Les douaniers.

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-book-club/dans-la-bibliotheque-de-jean-echenoz-5595836

Les douaniers

Ceux qui disent : Cré Nom, ceux qui disent macache,
Soldats, marins, débris d’Empire, retraités,
Sont nuls, très nuls, devant les Soldats des Traités
Qui tailladent l’azur frontière à grands coups d’hache.

Pipe aux dents, lame en main, profonds, pas embêtés,
Quand l’ombre bave aux bois comme un mufle de vache,
Ils s’en vont, amenant leurs dogues à l’attache,
Exercer nuitamment leurs terribles gaîtés !

Ils signalent aux lois modernes les faunesses.
Ils empoignent les Fausts et les Diavolos.
” Pas de ça, les anciens ! Déposez les ballots ! “

Quand sa sérénité s’approche des jeunesses,
Le Douanier se tient aux appas contrôlés !
Enfer aux Délinquants que sa paume a frôlés !

Poésies.

Poésies complètes de Rimbaud. 1895. Libraire-Éditeur : Léon Vanier.

” Delahaye raconte que ces vers ont pu être inspirés à Rimbaud par leurs escapades en Belgique, au retour desquelles ils étaient interpellés – souvent familièrement – par les douaniers. Sans doute ; mais au-delà de l’anecdote, on peut lire ici une attaque contre tous les ” chiens de garde ” qui s’opposent aux formes de transgression ou de contrebande quelles qu’elles soient.” (Arthur Rimbaud. Oeuvres complètes. correspondance. Collection Bouquins. Robert Laffont. 1992. Notes. page 452.)

Ernest Delahaye (1853-1930) est le plus ancien ami de Rimbaud qu’il a connu au collège de Charleville. Jusqu’en 1870, les deux compagnons ne se quittent guère. Ils se retrouvent à Paris, en 1871, pour un bref séjour. C’est alors qu’il fait la connaissance de Verlaine. Plus tard, il se liera avec Germain Nouveau (1851-1920). Rimbaud et Delahaye se sont rencontrés pour la dernière fois durant l’été de 1879. Il a publié ses souvenirs de Rimbaud : Rimbaud, l’artiste et l’être moral. Éditions Albert Messein, 1923 – Souvenirs familiers à propos de Rimbaud, Verlaine et Germain Nouveau. Éditions Albert Messein, 1925. Ces ouvrages ont été plusieurs fois réédités et pour certains refondus sous de nouveaux titres : Rimbaud, souvenirs d’Ernest Delahaye. Éditions Sauret, 1993. Mon ami Rimbaud. Éditions Naïves, 2010.

Portrait d’Ernest Delahaye (Germain Nouveau). Dessin sans date. Paris, Bibliothèque littéraire Jacques Doucet.

Charles Baudelaire (1821-1867) – Victor Hugo (1802-1885)

Portrait de Baudelaire (Émile Deroy 1820-1846). Versailles Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. (CFA)

Les relations entre ces deux grands poètes français du XIX siècle ont varié selon les époques. Adolescent, Baudelaire se passionne pour Hugo et pour son théâtre. Il lui écrit une longue lettre le 25 février 1840 après avoir vu Marion de Lorme au théâtre de la Porte Saint-Martin.

« Pourtant, si vous saviez combien notre amour, à nous autres jeunes gens, est sincère et vrai – il me semble (peut-être est-ce bien de l’orgueil) que je comprends tous vos ouvrages. Je vous aime comme j’aime vos livres ; (…) je vous aime comme on aime un héros, un livre, comme on aime purement et sans intérêt toute belle chose. »

Plus tard, il se montre plutôt critique envers son aîné :

« M. Victor Hugo, dont je ne veux certainement pas diminuer la noblesse et la majesté, est un ouvrier beaucoup plus adroit qu’inventif, un travailleur bien plus correct que créateur. Delacroix est quelquefois maladroit, mais essentiellement créateur. M. Victor Hugo laisse voir dans tous ses tableaux, lyriques et dramatiques, un système d’alignement et de contrastes uniformes. L’excentricité elle-même prend chez lui des formes symétriques. Il possède à fond et emploie froidement tous les tons de la rime, toutes les ressources de l’antithèse, toutes les tricheries de l’apposition. C’est un compositeur de décadence ou de transition, qui se sert de ses outils avec une dextérité véritablement admirable et curieuse. M. Hugo était naturellement académicien avant que de naître, et si nous étions encore au temps des merveilles fabuleuses, je croirais volontiers que les lions verts de l’Institut, quand il passait devant le sanctuaire courroucé, lui ont souvent murmuré d’une voix prophétique : « Tu seras de l’Académie ! » (Salon de 1846)

« – Hugo pense souvent à Prométhée. Il s’applique un vautour imaginaire sur une poitrine qui n’est lancinée que par les moxas de la vanité. Puis, l’hallucination se compliquant, se variant, mais suivant la marche progressive décrite par les médecins, il croit que, par un fiat de la Providence, Sainte-Hélène a pris la place de Jersey.

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Cet homme est si peu élégiaque, si peu éthéré, qu’il ferait horreur même à un notaire.

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Hugo-Sacerdoce, a toujours le front penché ; — trop penché pour rien voir, excepté son nombril. »
(Fusées. 22 feuillets parus en 1887 dans les Oeuvres posthumes ; écrits, semble-t-il, entre 1855 et 1862.

Autoportrait sous l’influence du haschich (Charles Baudelaire). Vers 1842-45. Collection particulière.

Le 25 juin 1857, le recueil Les Fleurs du Mal est mis en vente. Le 20 août 1857 dans la matinée, se tient devant la sixième chambre correctionnelle de la Seine le procès du poète et de ses éditeurs. Le réquisitoire est prononcé par le substitut Ernest Pinard qui a déjà requis contre Madame Bovary le 29 janvier précédent. Le recueil est condamné pour ” délit d’outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs “, en raison de ” passages ou expressions obscènes et immorales “. Les éditeurs devront payer 100 francs d’amende et Baudelaire 300 francs. Le tribunal ordonne la suppression de six poèmes ayant plus particulièrement porté atteinte à la morale publique

Victor Hugo envoie très rapidement une belle lettre de solidarité à Baudelaire.

Lettre à Charles Baudelaire
Hauteville House, dimanche 30 août 1857
J’ai reçu, Monsieur, votre noble lettre et votre beau livre. L’art est comme l’azur, c’est le champ infini. Vous venez de le prouver. Vos Fleurs du mal rayonnent et éblouissent comme des étoiles. Continuez. Je crie bravo de toutes mes forces à votre vigoureux esprit. Permettez-moi de finir ces quelques lignes par une félicitation. Une des rares décorations que le régime actuel peut accorder, vous venez de la recevoir. Ce qu’il appelle sa justice vous a condamné au nom de ce qu’il appelle sa morale. C’est là une couronne de plus.
Je vous serre la main, poëte.
Victor Hugo

Baudelaire lui dédie ensuite trois poèmes (Le Cygne, Les Sept Vieillards, Les Petites Vieilles) qui figurent dans la section Tableaux parisiens de la seconde édition des Fleurs du Mal, mise en vente au début de février 1861.

En juin 1861, Baudelaire publie dans la Revue fantaisiste, sous le titre Réflexions sur quelques-uns de mes contemporains, neuf notices littéraires destinées à l’anthologie Les Poètes français (1861-1862) d’Eugène Crépet (1827-1892). La première présente l’oeuvre de Victor Hugo : « L’excessif, l’immense sont le domaine naturel de Hugo ; il s’y meut dans son atmosphère natale. » Il évoque La légende des siècles où l’auteur « a créé le seul poème épique qui pût être créé par un homme de son temps pour des lecteurs de son temps ».

En octobre 1859, il obtient avec un peu de flatterie que Victor Hugo écrive une lettre-préface à sa plaquette sur Théophile Gautier. ” J’ai besoin de vous. J’ai besoin d’une voix plus haute que la mienne et que celle de Théophile Gautier, – de votre voix dictatoriale. “

L’agressivité de Baudelaire réapparaît dans les dernières années, après la publication des Misérables (1862). Il multiplie lettres, sarcasmes et attaques contre le livre et la personne de Hugo, jugé bête et sot. Il ne supporte pas son humanitarisme républicain. Ce grand reproche apparaît clairement dans une lettre à son ami, le peintre Édouard Manet en 1865.

Hommage à Delacroix (Henri Fantin-Latour). 1864. Manet et Baudelaire, à droite, côte à côte.

« Et Victor Hugo ! Il ne peut pas se passer de moi, dites-vous. Il m’a un peu fait la cour. Mais il fait sa cour à tout le monde et traite de poète le dernier ou premier venu. Mon cher ami, il y a dans votre phrase un peu de la correspondance Stevens ; trois espions du genre humain qui font concurrence à la correspondance Havas.
[Hugo avait écrit sur le volume : à Charles Baudelaire, junc/anius dextras.] Cela, je crois, ne veut pas dire seulement : donnons-nous une mutuelle poignée de main. Je connais les sous-entendus du latin de Victor Hugo. Cela veut dire aussi : unissons nos mains, POUR SAUVER LE GENRE HUMAIN. Mais je me fous du genre humain, et il ne s’en est pas aperçu. (Lettre du 28 octobre 1865)

Baudelaire meurt le 31 août 1867 à 11 heures du matin. A son ami fidèle, Charles Asselineau (1820-1874), Victor Hugo écrit en 1869 :

Hauteville-House, mars 1869.

Mon cher et cordial confrère,

Votre étude sur Charles Baudelaire est un livre, un vrai livre. L’homme y est ; et non seulement l’homme, mais vous. J’ai rencontré plutôt que connu Baudelaire. Il m’a souvent choqué et j’ai dû le heurter souvent ; j’en voudrais causer avec vous. Je pense tous vos éloges, avec quelques réserves. Le jour où je le vis pour la dernière fois, en octobre 1865, il m’apporta un article écrit par lui sur la Légende des Siècles, imprimé en 1859, que vous retrouverez aisément, et où il me semble adhérer profondément à l’idéal qui est une conscience littéraire, comme le progrès est une conscience politique. Il me dit en me remettant ces pages : Vous reconnaîtrez que je suis avec vous. Je partais. Nous nous sommes quittés, je ne l’ai plus revu. C’est un des hommes que je regrette. Votre livre sur lui est cet exquis travail d’embaumement. Heureuse une mémoire qui est en vos mains ! La profonde fraternité du poëte est dans tout ce que vous écrivez. De là le charme. Vous êtes un cœur qui a beaucoup d’esprit. Merci pour ce précieux et bon livre, et recevez mon serrement de main.

Victor Hugo

Victor Hugo à Bruxelles (Charles Albert d’Arnoux, dit Bertall. 1820-1882). 1866.

Manuel Vicent

Merci une fois encore à Manuel Vicent.

Temple de Ségeste ou Temple de Héra (Sicile). – 425 av. J.-C. (CFA)

El País, 21/12/2025

Hacia la nueva luz (Manuel Vicent)

Ya verás, un día volveremos a ser jóvenes y viajaremos de nuevo a Siracusa como aquella vez. Sentados en una terraza, junto a la fuente de Aretusa, un manantial de agua dulce que cita Virgilio en las Geórgicas, esperaremos a que se levante el viento del Sur que nos traerá como un regalo el violento olor del espliego que brota en las descarnadas galerías de las minas de mármol, abiertas al sol, con las que se fabricaron las estatuas de todos los dioses. Tomaremos ciertos licores después de pasear entre ruinosos templos y antiguos anfiteatros donde resuenen todavía las tragedias de Esquilo, y al oírnos recitar sus versos, por las grietas de los sillares asomarán su cabeza las lagartijas. Este lugar era entonces la isla Ortigia, donde la ninfa Calipso retuvo a Ulises en sus brazos. Ya verás, un día volveremos a ser jóvenes y navegaremos por el Egeo hasta Creta y llegaremos a las ruinas de Cnosos que se levantan en un valle de olivos, viñedos y cipreses cerca del mar y como aquella mañana, allí podremos contemplar unos frescos con delfines, cenefas adornadas con vírgenes y serpientes, imágenes de sacerdotisas que llevan en las manos vasos de incienso y de príncipes coronados con lirios, toda esa belleza sostenida por las columnas color sangre y el canto de los mirlos. Ya verás, un día volveremos a ser jóvenes y viajaremos por las ciudades del mundo donde habrá siempre un antiguo Hotel Inglés con una reserva a nuestro nombre. Llevaremos un sombrero de ala blanda y un maletín de fuelle en el que quedará el rastro de su paso por Nairobi, Serengueti, Kilimanjaro, Nueva Orleans, Montparnasse, Rodas, Deauville, Praga, Bangkok. Volver a ser joven no es tan difícil, si es eso lo que te inquieta. Hoy, 21 de diciembre, es el solsticio de invierno. La luz del sol comenzará a crecer cada día. Es el dios que renace todos los años, despierta la savia de los árboles dormidos y llena de nueva vida las viejas ramas. Bastará con que dejes que ese dios haga contigo este mismo milagro.

Delphes (Grèce). La tholos et les édifices du sanctuaire d’Athéna Pronaia. À droite de la tholos, le « temple de calcaire » ; à gauche derrière la tholos, les deux trésors et le temple d’Athéna. Vers -580 av. JC. (CFA)

Sophia de Mello Breyner

Lisbonne. Miradouro Sophia de Mello Breyner (anciennement Miradouro da Graça). Buste en hommage à Sophia de Mello Breyner. Réplique d’un buste du sculpteur António Duarte de 1950, inaugurée le 2 juillet 2009.

Marie Paule et Raymond Farina ont publié avant-hier sur Facebook un poème de Sophia de Mello Breyner (1919-2004) : Au fond de la mer (Fundo do mar).

https://www.facebook.com/profile.php?id=100008812303816

Cette grande poétesse portugaise est enterrée depuis 2016 dans le Panthéon national à Lisbonne. Je relis ensuite d’autres textes d’elle dans Malgré les ruines et la mort (Éditions de la Différence, 2000. Traduction Joaquim Vidal) et La Poésie du Portugal des origines au XX ème siècle (Éditions Chandeigne, 2021. Traductions de Max de Carvalho et Michel Chandeigne).

J’ai choisi aujourd’hui trois poèmes de Sophia de Mello Breyner dans Malgré les ruines et la mort.

Nâo procures…(Sophia de Mello Breyner)

Nâo procures verdade no que sabes
Nem destino procures nos teus gestos
Tudo quanto acontece é solitário
Fora de saber fora das leis
Dentro de um ritmo cego inumerável
Onde nunca foi dito nenhum nome.

Ne cherche pas…

Ne cherche pas la vérité dans ce que tu sais
Ne cherche pas dans tes gestes le destin
Tous ce qui advient est solitaire
En dehors du savoir en dehors des lois
A l’intérieur d’un rythme aveugle et sans limite
Où aucun nom ne fut jamais prononcé.

Este é o tempo…(Sophia de Mello Breyner)

Este é o tempo
Da selva mais obscura

Até o ar azul se tornou grades
E a luz do sol se tornou impura

Esta é noite
Densa de chacais
Pesada de amargura

Este é o tempo em que os homens renunciam.

Voici le temps…

Voici le temps
De la jungle la plus obscure

Même l’air bleu devint barreaux
Et impure la lumière du soleil

Voici la nuit
Dense de chacals
Lourde d’amertume

Voici le temps où les hommes renoncent.

Oásis (Sophia de Mello Breyner)

Penetraremos no palmar
A água será clara o leite doce
O calor será leve o linho branco e fresco
O silêncio estará nu – o canto
Da flauta será nítido no liso
Da penumbra

Lavaremos nossas mãos de desencontro e poeira

Oasis

Nous pénétrerons dans la palmeraie
L’eau sera claire le lait très doux
La chaleur légère le lin blanc et frais
Le silence sera nu –net le chant
De la flûte dans la sérénité
De la pénombre

Nous laverons nos mains
De la poussière et des vaines rencontres

Malgré les ruines et la mort. Éditions de la Différence, 2000. Traduction Joaquim Vital.

Lisbonne. Miradouro Sophia de Mello Breyner (anciennement Miradouro da Graça).

Victor Hugo – Mario Vargas Llosa – Robert Desnos – Louis Aragon

Je relis Victor Hugo et des écrivains qui ont publié sur son oeuvre :

Jusqu’à ce que mort s’ensuive (Sur une page des Misérables) d’Olivier Rolin. Gallimard, Collection blanche. 2024. Folio n°7580. 2025

La tentación de lo imposible de Mario Vargas Llosa. Alfaguara, 2004.

Le Monde selon Victor Hugo de Michel Winock. Éditions Tallandier, 2018. Collection Texto, 2020.

Mario Vargas Llosa. La tentación de lo imposible. 2004.

« Aunque Madame Bovary se publicó seis años antes que Los Miserables, en 1856, se puede decir que ésta es la última gran novela clásica y aquélla la primera gran novela moderna. »

« Las novelas, y sobre todo las grandes novelas, no son testimonios ni documentos sobre la vida. Son otra vida, dotada de sus propios atributos, que nace para desacreditar la vida verdadera, oponiéndole un espejismo que, aparentado reflejarla, la deforma, retoca y rehace. »

« No es precisamente un « entusiasmo » sino un malestar lo que dejan las buenas ficciones en el espíritu de los lectores que contrastan aquellas imágenes con el mundo real : la sensación de que el mundo está mal hecho, de que lo vivido está muy por debajo de lo soñado e inventado. »

Le legs (Robert Desnos)

Et voici, Père Hugo, ton nom sur les murailles !
Tu peux te retourner au fond du Panthéon
Pour savoir qui a fait cela. Qui l’a fait ? On !
On c’est Hitler, on c’est Goebbels… C’est la racaille,

Un Laval, un Pétain, un Bonnard, un Brinon,
Ceux qui savent trahir et ceux qui font ripaille,
Ceux qui sont destinés aux justes représailles
Et cela ne fait pas un grand nombre de noms.

Ces gens de peu d’esprit et de faible culture
Ont besoin d’alibis dans leur sale aventure.
Ils ont dit : « Le bonhomme est mort. Il est dompté. »

Oui, le bonhomme est mort. Mais par-devant notaire
Il a bien précisé quel legs il voulait faire :
Le notaire a nom : France, et le legs : Liberté.

Signé Lucien Gallois. Paru dans L’Honneur des poètes, 14 juillet 1943. Repris dans Robert Desnos, Destinée arbitraire. Paris, NRF Poésie / Gallimard n°112, 1975.

Le Paris de Victor Hugo (Aragon)

Personne n’a jamais parlé de Paris comme Victor Hugo. Et même si un jour, à nouveau, Paris doit se faire verbe et chair dans l’oeuvre d’un poète : Victor Hugo aura été le premier, celui qui a fait naître Paris à la vie lyrique, sacré Paris source et thème de l’inspiration lyrique, décor et matière, âme et personnage de la poésie nationale.

Victor Hugo est le vrai poète de la nation française et le plus grand poète de Paris. Cette vie, cet homme, cet art s’étendent de 1802 à 1885. Hugo naît à la veille de l’Empire et meurt deux ans après Karl Marx. Son œuvre oscille aux vents de ce long orage appelé le dix-neuvième siècle. Elle naît sur les ruines de la Bastille, elle meurt quand les associations ouvrières vont proclamer, avec le Premier Mai, que le printemps leur appartient.

On pourrait justement dire de Hugo qu’il est le miroir de la Révolution Française. Oui, lui, que son général de père traîna dans les fourgons de Napoléon, lui qui fut royaliste sous Louis XVIII, pair de Louis-Philippe, républicain en 48, exilé par le Princе-président, symbole de la liberté sous l’Empire, de la résistance à l’envahisseur dans la guerre de 70, épouvanté par la Commune, mais demandant la grâce des Communards… le génie qui boucha, longtemps après sa mort, l’horizon poétique et qu’aujourd’hui encore haïssent comme personne tous ceux qui s’étiolent à son ombre immense. Hugo, phénomène irréductible, poète le plus insulté de notre histoire, après qui la langue française n’est plus ce qu’elle était, et dont il faudra tenir compte comme de Shakespeare et d’Homère.

Et bien, c’est Hugo qui a fait de Paris ce qu’il est aux yeux du monde. Il ne pouvait pas en être autrement. Avant lui, c’était une bourgade. Dans cette bourgade, il y avait Notre-Dame et Le Louvre. Mais après lui il y a Notre-Dame de Paris et Gavroche, le gamin de Paris. Quant au Louvre, c’est dans ses vers qu’il a cessé d’être un palais pour devenir un monde. C’est qu’avec Hugo, Paris cesse d’être le siège de la cour pour devenir la cité d’un peuple. Le Paris de Victor Hugo n’est pas une collection de monuments, une série de cartes postales, mais l’être en mouvement, le monde en gésine, les quartiers bourgeonnants du siècle qui fut celui des révolutions, des émeutes, des chemins de fer, du préfet Haussmann, de la Commune de Paris. Il y a une anthologie formidable à faire de tout ce que Hugo a écrit de Paris, sur Paris, pour Paris. Juste pour donner le goût de ce langage insensé, de cet amour sans mesure pour la ville démesurée. Il était trop facile d’étourdir les gens avec le bruit majeur des vers, toute L’Année terrible, et des Contemplations aux Feuilles d’automne, tout ce qui résonne dans ce langage divin de ma ville… Et même dans la prose je n’ai pas repris ces passages des Choses vues, où Balzac agonise dans sa maison du quartier Beaujon, où tout Paris regarde passer les cendres de l’Empereur… Son commentaire monumental et immortel fait de Victor Hugo la statue toujours présente de Paris, l’explication de Paris, son prestige, sa résonance, sa gloire.

Avez-vous lu Victor Hugo ? Anthologie poétique commentée par Aragon. Paris, Éditeurs Français Réunis, 1952.