Pedro Salinas

Pedro Salinas.

Pedro Salinas est un des principaux poètes de la Génération de 1927.
Il est né le 27 novembre 1891 à Madrid où il fait des études de droit et de lettres. De 1914 à 1917, il est lecteur à la Sorbonne. Son ami, le poète Jorge Guillén, lui succède. Il est professeur titulaire d’une chaire de langue et littérature espagnole à l’Université de Séville de 1918 à 1929. Luis Cernuda est son élève. Il enseigne aussi à Cambridge de 1923 à 1926, puis à Murcia et Madrid.
Poète, traducteur de Marcel Proust, il est aussi critique. Il a publié entre autres des études sur Jorge Manrique ou Rubén Darío.
Il crée avec Ramón Menéndez Pidal l’Université Internationale d’été de Santander en 1933.
Il est contraint comme beaucoup d’intellectuels espagnols de s’exiler à cause de la guerre civile (1936-1939). Il part s’installer aux États-Unis, où il enseigne au Wellesley College (Massachusetts), à l’Université Johns-Hopkins de Baltimore et à l’Université de Porto Rico.
Au cours de l’été 1932, il rencontre une étudiante américaine, Katherine R. Whitmore (1897-1982), dont il tombe amoureux. Il écrit pour elle sa trilogie poétique : La voz a ti debida (1933), Razón de amor (1936) et Largo lamento (1936-1939).
Dans un monde chaotique, la poésie doit apporter ordre et clarté. Dans cette quête, le thème amoureux est privilégié.
Il est mort à Boston le 4 décembre 1951, mais repose dans le cimetière de San Juan de Puerto Rico.

Julio Cortázar admirait sa poésie. Il a préfacé et publié une anthologie de ses poèmes chez Alianza Editorial en 1971.

Sa correspondance vaut aussi la peine d’être lue :

Pedro Salinas/Jorge Guillén Correspondencia (1923-1951). Barcelona: Tusquets, 1992.

Cartas a Katherine Whitmore. Epistolario secreto del gran poeta del amor. Barcelona, Tusquets, 2002.

[7]

«Mañana». La palabra
iba suelta, vacante,
ingrávida, en el aire,
tan sin alma y sin cuerpo,
tan sin color ni beso,
que la dejé pasar
por mi lado, en mi hoy.
Pero de pronto tú
dijiste: «Yo, mañana…»
Y todo se pobló
de carne y de banderas.
Se me precipitaban
encima las promesas
de seiscientos colores,
con vestidos de moda,
desnudas, pero todas
cargadas de caricias.
En trenes o en gacelas
me llegaban —agudas,
sones de violines—
esperanzas delgadas
de bocas virginales.
O veloces y grandes
como buques, de lejos,
como ballenas
desde mares distantes,
inmensas esperanzas
de un amor sin final.
¡Mañana! Qué palabra
toda vibrante, tensa
de alma y carne rosada,
cuerda del arco donde
tú pusiste, agudísima,
arma de veinte años,
la flecha más segura
cuando dijiste: «Yo…»

La voz a ti debida, 1933.

[7]

« Demain » Le mot
Allait, délié, vacant,
Sans poids dans le vent,
Si dénué d’âme et de corps,
De couleur, de baiser,
Que je l’ai laissé passer
Près de moi aujourd’hui.
Mais soudain toi
Tu as dit : « Moi, demain… »
Et tout s’est peuplé
De chair et de drapeaux.
Sur moi se précipitaient
Les promesses
Aux six cents couleurs,
Avec des robes à la mode,
Nues, mais toutes
Chargées de caresses.
En train ou en gazelles
M’arrivaient – aigus,
Sons de violons –
Des espoirs ténus
De bouches virginales.
Ou rapides et grandes
Comme des navires, de loin,
Comme des baleines
Depuis des mers distantes,
D’immenses espérances
D’un amour sans final.
Demain ! Quel mot
vibrant, tendu
D’âme et de chair rose,
Corde de l’arc
Où tu posas, si effilée,
Arme de vingt années,
La flèche la plus sûre
Quand tu as dis : «Moi… »

La voix qui t’est due. Traduction Bernard Sesé. Paris, Le Calligraphe. 1982.

[8]

Y súbita, de pronto,
porque sí, la alegría.
Sola, porque ella quiso,
vino. Tan vertical,
tan gracia inesperada,
tan dádiva caída,
que no puedo creer
que sea para mí.
Miro a mi alrededor,
busco. ¿De quién sería?
¿Será de aquella isla
escapada del mapa,
que pasó por mi lado
vestida de muchacha,
con espumas al cuello,
traje verde y un gran
salpicar de aventuras?
¿No se le habrá caído
a un tres, a un nueve, a un cinco
de este agosto que empieza?
¿O es la que vi temblar
detrás de la esperanza,
al fondo de una voz
que me decía: «No»?

Pero no importa, ya.
Conmigo está, me arrastra.
Me arranca del dudar.
Se sonríe, posible;
toma forma de besos,
de brazos, hacia mí;
pone cara de mía.

Me iré, me iré con ella
a amarnos, a vivir
temblando de futuro,
a sentirla de prisa,
segundos, siglos, siempres,
nadas. Y la querré
tanto, que cuando llegue
alguien
– y no se le verá,
no se le han de sentir
los pasos – a pedírmela
( es su dueño, era suya ),
ella, cuando la lleven,
dócil, a su destino,
volverá la cabeza
mirándome. Y veré
que ahora sí es mía, ya.

La voz a ti debida, 1933.

[8]

Et subite, soudain
Sans raison, la joie.
Seule, car elle l’a voulu,
Elle est venue. Si verticale,
Si grâce inespérée,
Don tombé du ciel,
Que je ne puis croire
Qu’elle soit pour moi.
Je regarde autour de moi.
Je cherche. Á qui est-elle?
Á cette île peut-être
Échappée de la carte,
Qui est passée auprès de moi
Vêtue comme une jeune fille,
Le cou tout entouré d’écumes,
Une robe verte et une grande
Éclaboussure d’aventures?
N’est-elle pas tombée
D’un trois, d’un neuf, d’un cinq
De ce mois d’août qui commence ?
Ou est-ce celle que j’ai vu trembler
Derrière l’espérance
Au fond d’une voix
Qui me disait: « Non » ?

Mais peu importe, désormais.
Elle est avec moi, et m’entraîne.
Elle m’arrache au doute.
Elle sourit, possible ;
Elle prend forme de baisers,
De bras, vers moi ;
Semble m’appartenir.

J’irai, j’irai avec elle,
Nous aimer, vivre
Tremblant de futur,
Et l’éprouver très vite,
Secondes, siècles, toujours,
Néants. Et je l’aimerai
Tant, que lorsque viendra
Quelqu’un
– Mais on ne le verra pas,
On n’entendra pas
Ses pas – pour me la demander
(Son maître, elle était sienne),
Elle, quand on l’emmènera,
Docile, à son destin,
Tournera la tête
Et me regardera. Et je verrai
Qu’elle est toute à moi, désormais.

La voix qui t’est due. Traduction Bernard Sesé. Paris, Le Calligraphe. 1982.

[14]

Para vivir no quiero
islas, palacios, torres.
¡Qué alegría más alta:
vivir en los pronombres!
Quítate ya los trajes,
las señas, los retratos;
yo no te quiero así,
disfrazada de otra,
hija siempre de algo.
Te quiero pura, libre,
irreductible: tú.
Sé que cuando te llame
entre todas las gentes
del mundo,
sólo tú serás tú.
Y cuando me preguntes
quién es el que te llama,
el que te quiere suya,
enterraré los nombres,
los rótulos, la historia.
Iré rompiendo todo
lo que encima me echaron
desde antes de nacer.
Y vuelto ya al anónimo
eterno del desnudo,
de la piedra, del mundo,
te diré:
«Yo te quiero, soy yo».

La voz a ti debida, 1933.

[14]

Pour vivre je ne veux
Îles, palais ni tours.
Quelle plus haute joie :
Vivre dans les pronoms !
Jette les vêtements,
Les signes, les portraits ;
Je ne te veux ainsi,
Déguisée en autre,
Fille toujours de quelque chose.
Je te veux pure, libre,
Irréductible : toi.
Je sais que lorsque je t’appellerai
Parmi toutes les foules
Du monde.
Toi seulement tu seras toi.
Et quand tu me demanderas
Qui est celui qui t’appelle,
Celui qui te veut sienne,
J’enterrerai les noms,
Les titres, l’histoire.
Je briserai tout
Ce que sur moi on a jeté
Dès avant ma naissance.
Et puis revenu à l’anonymat
Éternel de la nudité,
De la pierre, du monde,
Je te dirai :
« Je t’aime, me voici. »

La voix qui t’est due. Traduction Bernard Sesé. Le Calligraphe. 1982.

La voix qui t’est due. La tête à l’envers. 2018.

Jorge Semprún – Charles Baudelaire

Jorge Semprún. Lugano. 1945.

Je relis des textes de Jorge Semprún (1923-2011), résistant FTP-MOI, rotspanier déporté à Buchenwald, militant communiste orthodoxe puis critique, exclu du PCE en 1964, ministre de la culture d’un gouvernement socialiste en Espagne de 1988 à 1991.

La poésie l’a toujours passionné. Son père, José María Semprún Gurrea (1893-1966), fut correspondant en Espagne de la revue Esprit et représentant de la République espagnole à La Haye de 1937 à 1939. En famille, ils récitaient et apprenaient par coeur des poèmes de Garcilaso de la Vega, Rubén Darío, Gustavo Adolfo Bécquer, César Vallejo, Pablo Neruda. Ceux de Baudelaire et de Rimbaud ont été essentiels dans son rapide apprentissage du français à Paris à partir de 1939.

Adieu, vive clarté est un récit autobiographique de Jorge Semprún, publié en 1998, qui se déroule pendant la période précédant sa déportation à Buchenwald en janvier 1944. Il participait à la Résistance en Bourgogne dans le groupe « Jean-Marie Action », dépendant du réseau Buckmaster, mis en place par les services secrets britanniques. Il fut arrêté à Joigny, le 8 octobre 1943, avec la résistante Irène Chiot, puis détenu à la prison d’Auxerre et torturé par la Gestapo à l’hôpital psychiatrique .

Gallimard. Collection Folio n° 3317.

Chant d’automne (Charles Baudelaire)

                            I        

Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !
J’entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.

Tout l’hiver va rentrer dans mon être : colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon coeur ne sera plus qu’un bloc rouge et glacé.

J’écoute en frémissant chaque bûche qui tombe ;
L’échafaud qu’on bâtit n’a pas d’écho plus sourd.
Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
Sous les coups du bélier infatigable et lourd.

Il me semble, bercé par ce choc monotone,
Qu’on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.
Pour qui ? – C’était hier l’été ; voici l’automne !
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.

                              II

J’aime de vos longs yeux la lumière verdâtre,
Douce beauté, mais tout aujourd’hui m’est amer,
Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l’âtre,
Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.

Et pourtant aimez-moi, tendre cœur ! soyez mère,
Même pour un ingrat, même pour un méchant ;
Amante ou soeur, soyez la douceur éphémère
D’un glorieux automne ou d’un soleil couchant.

Courte tâche ! La tombe attend ; elle est avide !
Ah ! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,
Goûter, en regrettant l’été blanc et torride,
De l’arrière-saison le rayon jaune et doux !

Les Fleurs du mal, 1857.

Dans L’Écriture ou la vie (1994) Jorge Semprun évoque la mort à Buchenwald le 16 mars 1945 du sociologue Maurice Halbwachs (1877-1945), professeur à la Sorbonne.

« J’avais pris la main de Halbwachs qui n’avait pas eu la force d’ouvrir les yeux. J’avais senti seulement une réponse de ses doigts, une pression légère : message presque imperceptible.
Le professeur Maurice Halbwachs était parvenu à la limite des résistances humaines. Il se vidait lentement de sa substance, arrivé au stade ultime de la dysenterie qui l’emportait dans la puanteur.
Un peu plus tard, alors que je lui racontais n’importe quoi, simplement pour qu’il entende le son d’une voix amie, il a soudain ouvert les yeux. La détresse immonde, la honte de son corps en déliquescence y étaient lisibles. Mais aussi une flamme de dignité, d’humanité vaincue mais inentamée. La lueur immortelle d’un regard qui constate l’approche de la mort, qui sait à quoi s’en tenir, qui en a fait le tour, qui en mesure face à face les risques et les enjeux, librement : souverainement.
Alors, dans une panique soudaine, ignorant si je puis invoquer quelque Dieu pour accompagner Maurice Halbwachs, conscient de la nécessité d’une prière, pourtant, la gorge serrée, je dis à haute voix, essayant de maîtriser celle-ci, de la timbrer comme il faut, quelques vers de Baudelaire. C’est la seule chose qui me vienne à l’esprit.
Ô mort, vieux capitaine, il est temps, levons l’ancre…
Le regard de Halbwachs devient moins flou, semble s’étonner.
Je continue de réciter. Quand j’arrive à … – nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons,
un mince frémissement s’esquisse sur les lèvres de Maurice Halbwachs.
Il sourit, mourant, son regard sur moi, fraternel. »

Maurice Halbwachs, 1944.

Le voyage (Charles Baudelaire)

VIII

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !

Jorge Semprún a glissé ce vers de Baudelaire – ” Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses. ” – dans le scénario de La Guerre est finie d’Alain Resnais. Ce film raconte trois jours de Diego Mora, permanent en exil du PCE qui passe régulièrement la frontière sous des identités d’emprunt pour assurer la liaison entre les militants exilés et ceux qui sont restés en Espagne. Il décrit la vie quotidienne d’un révolutionnaire clandestin qui doute du sens de son action et des moyens mis en oeuvre.

https://www.youtube.com/watch?v=XD7QIGlzktw

https://www.youtube.com/watch?v=o7q8Ougxv10

Las Majas en el balcón (Francisco de Goya). 1808-14. New York, Metropolitan Museum of Art.

XXXVI Le balcon (Charles Baudelaire)

Mère des souvenirs maîtresse des maîtresses
Ô toi, tous mes plaisirs! ô, toi, tous mes devoirs !
Tu te rappelleras la beauté des caresses,
La douceur du foyer et le charme des soirs,
Mère des souvenirs maîtresse des maîtresses !

Les soirs illuminés par l’ardeur du charbon,
Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses.
Que ton sein m’était doux ! que ton coeur m’était bon !
Nous avons dit souvent d’impérissables choses
Les soirs illuminés par l’ardeur du charbon.

Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !
Que l’espace est profond ! que le coeur est puissant !
En me penchant vers toi, reine des adorées,
Je croyais respirer le parfum de ton sang.
Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !

La nuit s’épaississait ainsi qu’une cloison,
Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles,
Et je buvais ton souffle, ô douceur ! ô poison !
Et tes pieds s’endormaient dans mes mains fraternelles.
La nuit s’épaississait ainsi qu’une cloison.

Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses,
Et revis mon passé blotti dans tes genoux.
Car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses
Ailleurs qu’en ton cher corps et qu’en ton coeur si doux ?
Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses !

Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis,
Renaîtront-ils d’un gouffre interdit à nos sondes,
Comme montent au ciel les soleils rajeunis
Après s’être lavés au fond des mers profondes.

– Ô serments ! ô parfums ! ô baisers infinis !

Les Fleurs du Mal, 1857.

Le balcon (Edouard Manet). 1869. Paris, Musée d’ Orsay.

Luis García Montero – Blas de Otero

Madrid, Librería Rafael Alberti. Photo : Lola Larumbe. Jeudi 16 novembre 2023.

Dans la période agité que vit l’Espagne, où des fascistes de tout poil menacent les sièges des partis de gauche et les librairies. Luis García Montero se rappelle dans un article de Infolibre La poesía y las edades de España, publié le 18 novembre, sa rencontre avec le poète Blas de Otero (1916-1979) lors d’un hommage à Federico García Lorca le 5 juin 1976. L’Espagne était encore une dictature. Manuel Fraga Iribarne (1922-2012), fondateur du Parti Populaire en 1989, était encore ministre de l’intérieur, ministre donc de la police et de la censure. Il affirmait sans vergogne: ” La calle es mía. “

https://www.infolibre.es/opinion/columnas/verso-libre/poesia-edades-espana_129_1644844.html?fbclid=IwAR1mNpRUzdEvkJX6tchotIIlF5IK6qQZdxq1tQrryVCVR4LIR3GlsBoBB3Y

La Casa del Pueblo de Cuenca vandalisée.

Luis García Montero fait référence à deux poèmes du poète basque : Noticias de todo el mundo et Nadando y escribiendo en diagonal publiés en 1964 en France.

Noticias de todo el mundo

A los 47 años de mi edad,
da miedo decirlo, soy sólo un poeta español
(dan miedo los años, lo de poeta, y España)
de mediados del siglo XX. Esto es todo.
¿Dinero? Cariño es lo que yo quiero,
dice la copla. ¿Aplausos? Sí, pero no me entero.
¿Salud? Lo suficiente. ¿Fama?
Mala. Pero mucha lana.
Da miedo pensarlo, pero apenas me leen
los analfabetos, ni los obreros, ni los
niños.
Pero ya me leerán. Ahora estoy aprendiendo
a escribir, cambié de clase,
necesitaría una máquina de hacer versos,
perdón, unos versos para la máquina
y un buen jornal para el maquinista,
y, sobre todo, paz,
necesito paz para seguir luchando
contra el miedo,
para brindar en medio de la plaza
y abrir el porvenir de par en par,
para plantar un árbol
en medio del miedo,
para decir “buenos días” sin engañar a nadie,
“buenos días, cartero” y que me entregue una carta
en blanco, de la que vuele una paloma.

Que Trata de España. Ruedo ibérico, 1964.

Blas de Otero. Madrid, Plaza de Alcalá.

Nadando y escribiendo en diagonal

Escribir en España es hablar por no callar
lo que ocurre en la calle, es decir a medias palabras
catedrales enteras de sencillas verdades
olvidadas o calladas y sufridas a fondo,
escribir es sonreír con un puñal hincado en el cuello;
palabras que se abren como verjas enmohecidas
de cementerio, álbumes
de familia española: el niño,
la madre, y el porvenir que te espera
si no cambias las canicas de colores,
las estampinas y los sellos falsos,
y aprendes a escribir torcido
y a caminar derecho hasta el umbral iluminado,
dulces álbumes que algún día te amargarán la vida
si no los guardas en el fondo del mar
donde están las llaves de las desiertas playas amarillas,
yo recuerdo la niñez como un cadáver de niño junto a la orilla,
ahora ya es tarde y temo que las palabras no sirvan
para salvar el pasado por más que braceen incansablemente
hacia otra orilla donde la brisa no derribe los toldos de colores.

Que Trata de España. Ruedo ibérico, 1964.

Obra completa (1935-1977). Barcelona, Editorial Galaxia Gutenberg, 2016.

“Me gusta releer a Blas de Otero. Busco la antología Verso y prosa (1974) que él mismo preparó para la editorial Cátedra. Me detengo en las anotaciones del joven estudiante que al leer “A la inmensa mayoría”, el poema con el que iniciaba Pido la paz y la palabra (1955), recordó otra dedicatoria de Juan Ramón Jiménez, un gran poeta que quiso escribir para “la inmensa minoría”. Y veo subrayados los versos de “En el principio”, en los que se afirma de manera rotunda “me queda la palabra”, después de reconocer que se sufre, se pierde y se tira la vida como un anillo al agua, y después de ver el rostro puro y terrible de la patria. La tinta roja de los subrayados se convierte en canción gracias a la guitarra y la voz de Paco Ibáñez.”

https://www.youtube.com/watch?v=2C4GRwfEaMQ

http://www.lesvraisvoyageurs.com/2023/03/16/blas-de-otero-2/

http://www.lesvraisvoyageurs.com/2022/01/31/blas-de-otero/

http://www.lesvraisvoyageurs.com/2019/05/24/cesar-vallejo-blas-de-otero/

Luis Mateo Díez

Luis Mateo Díez.

Luis Mateo Díez a reçu le 7 novembre dernier le Prix Cervantes 2023. Cette récompense littéraire est la plus prestigieuse en langue espagnole.

Il est né le 21 septembre 1942 à Villablino, un village minier des montagnes de la province de León. Il y a vécu jusqu’en 1954. Sa famille s’est ensuite installé à León. Licencié en droit, il a travaillé toute sa vie comme fonctionnaire à la Mairie de Madrid.

Son œuvre narrative est prolifique.

La Fuente de la Edad (1986) et La ruina del cielo (2000) ont reçu toutes les deux le prix national de littérature narrative (Premio nacional de Narrativa) attribué chaque année par le Ministère espagnol de la Culture.

Luis Mateo Díez a inventé un territoire de fiction : Celama comme William Faulkner, Gabriel García Márquez, Juan Carlos Onetti ou Juan Rulfo. Il revendique l’importance qu’a l’oralité dans sa région d’origine : el Valle de Laciana.

“Provengo de un territorio donde permanecía viva la tradición de las culturas populares a través de la oralidad. Soy hijo de esas reuniones. No hay nada más universal que ese tipo de tradición. En mí hay una herencia del que escucha a quien cuenta historias, eso marcó mi curiosidad desde niño”.

Le filandón est une activité traditionnelle de cette zone. Elle se pratiquait le soir après le dîner. Les gens se regroupaient autour d’un bon feu de cheminée et se racontaient des histoires tout en s’occupant à des activités manuelles. Elle a connu récemment un regain de popularité. Certains écrivains comme Juan Pedro Aparicio, José María Merino, Luis Mateo Díez ou Julio Llamazares participent aussi parfois à ces soirées que le gouvernement de la communauté veut voir reconnues par l’Unesco comme patrimoine immatériel de l’humanité

Luis Mateo Díez est membre de l’ Académie royale espagnole (Real Academia Española – RAE) depuis 2001. Il a obtenu en 2020 le prix national des lettres espagnoles ( Premio Nacional de las Letras Españolas)

Quelques-uns de ses romans ont été traduits en français :
La fontaine de l’âge (La fuente de la edad, Alfaguara, 1986). Littérature européenne, Collection Douze Etoiles, 1988. Traduction Suzanne Fulchignoni et Fatou Gueye.
Les petites heures (Las horas completas, Alfaguara, 1990) Flammarion, 1993. Traduction Claude Bleton.
Le naufragé des Archives (El expediente del náufrago, Alfaguara 1992) Traduction Claude Bleton. Flammarion, 1997.

Ida Vitale

Ida Vitale. Madrid, Residencia de Estudiantes.

Ida Vitale est née le 2 novembre 1923 à Montevideo (Uruguay). Elle vient donc d’avoir cent ans aujourd’hui même. Lauréate du Prix Cervantès en 2018, elle est toujours active.

http://www.lesvraisvoyageurs.com/2019/04/25/ida-vitale/

http://www.lesvraisvoyageurs.com/2020/03/08/ida-vitale-2/

François Maspero avait entrepris de traduire Ida Vitale. Il est mort brusquement le 12 avril 2015. Silvia Baron Supervielle a pris le relais. Elle a choisi et traduit la plupart des poèmes qui composent l’ anthologie Ni plus, ni moins (Le Seuil, La Librairie Du XX ème Siecle, 2016).

Relisons trois de ses poèmes :

Traducir

Alguien desborda,
al centro de la noche.
Ante un orden de palabras ajenas,
rebelde sometido,
ofrece el canto de toda su memoria,
las reviste de nueva piel
y con amor
las duerme en nueva lengua.

Apagada la luz,
el viento se pregona entre los árboles
y junto a la ventana hay frío
y la certeza de que todo paisaje
adentro se interrumpe
como frase que alcanza la madriguera
del terrible sentido.
No hay dispuesto
en el yermo
un benévolo guía.

Los pasos son a ciegas,
el cielo sin estrellas.
Y el pensamiento anticipa las fieras.

Traduire

Quelqu’un déborde
au cœur de la nuit.
Face à un ordre de mots étrangers,
rebelle soumis,
il leur offre l’éventail de toute sa mémoire,
les revêt d’une nouvelle peau
et avec cet amour
les couche en langue neuve.

Éteinte la lumière,
le vent tempête dans les arbres,
et il fait froid près de la fenêtre
et la certitude que tout paysage
intérieur se brise
comme une phrase qui atteint le fond
du redoutable sens.
Il n’y a pas
de guide bienveillant
dans le désert.
Les pas sont aveugles,
le ciel est sans étoiles.
Et l’esprit anticipe les fauves.

Ni plus Ni Moins. Éditions du Seuil. 2016. Traduction : Silvia Baron Supervielle & François Maspero.

Se elige

Diezmada, desangrada,
cortada en tantas partes
como sueños,
quiero,
no obstante,
ésta y no otra manera
de estar viva;
ésta y no otra manera de morir;
este sobresalto
y no más la habitual
duermevela.
Como una sombra de uno mismo
o como incendiado fósforo violento.
No hay otra alternativa,
ni más signo de identificación.
No otra muerte.
No mayor vida.

On choisit

Décimée, desséchée,
coupée en plusieurs parties
comme les rêves,
je veux cependant
celle-ci, et non une autre façon
d’être vivante ;
celle-ci, et non une autre façon de mourir ;
ce soubresaut,
et non plus l’habituel demi-sommeil.
Comme une ombre de soi-même
ou comme la flamme violente d’une allumette.
Il n’y a pas d’autre alternative
ni autre signe identifiant.
Pas d’autre mort.
Pas de plus grande vie.

Ni plus Ni Moins. Éditions du Seuil. 2016. Traduction : Silvia Baron Supervielle & François Maspero.

Misterios

Alguien abre una puerta
y recibe el amor
en carne viva.
Alguien dormido a ciegas,
a sordas, a sabiendas,
encuentra entre su sueño,
centelleante,
un signo rastreado en vano
en la vigilia.
Entre desconocidas calles iba,
bajo cielos de luz inesperada.
Miró, vio el mar
y tuvo a quién mostrarlo.
Esperábamos algo:
y bajó la alegría,
como una escala prevenida.

Mystères

Quelqu’un ouvre une porte
et reçoit l’amour
en plein cœur.
Quelqu’un qui dort en aveugle,
en sourdine, en conscience,
trouve dans son rêve
scintillant
un signe cherché en vain
durant la veille.
Il allait par des rues inconnues,
sous des cieux de lumière inespérée.
Il regarda, vit la mer
et eut à qui la montrer.
Nous attendions quelque chose :
et la joie descendit
comme une escale avertie.

Ni plus Ni Moins. Éditions du Seuil. 2016. Traduction : Silvia Baron Supervielle & François Maspero.

Giuseppe Ungaretti (1888 – 1970) – Mikel Laboa (1934 – 2008)

Mikel Laboa (Javier Hernández) 2004.

Mikel Laboa est un chanteur et compositeur. Il est considéré comme l’un des plus importants chanteurs du Pays Basque. Il a mis en musique le poème Agonie du Giuseppe Ungaretti. Les paysans avaient l’habitude de crever les yeux des chardonnerets pour qu’ils chantent mieux.

https://www.youtube.com/watch?v=I4_KoSOwGN4

Agonia

Morire come le allodole assetate
sul miraggio

O coma la quaglia
passato il mare
nei primi cespugli
perché di volare
non ha piú voglia.

Ma non vivere di lamento
come un cardellino accecato.

Allegria di naufragi. Firenze, Vallecchi, 1919.
Vita d’un uomo. Tutte le poesie. Vol. I, L’allegria. 1914-1919, Milano, A. Mondadori, 1942.

Agonie

Mourir comme les alouettes altérées
sur le mirage

Ou comme la caille
passée la mer
dans les premiers buissons
parce qu’elle n’a plus désir
de voler

Mais non vivre de plaintes
comme un chardonneret aveuglé

L’allégresse. 1914-1919. Éditions de Minuit, 1954. Traduction Jean Lescure.

Vie d’un homme. Poésie 1914-1970. NRF Poésie/éditions de Minuit-Gallimard n°147. 1981. (Page 25)

Giuseppe Ungaretti. 1965.

Agonia

Morir como las alondras sedientas
sobre un espejismo.

O lo mismo que la codorniz
tras cruzar el mar
junto a las primeras matas
porque ya no tiene ganas de volar.

Pero no vivir solamente de lamentos
Como un jilguero cegado.

Traduction : Bernardo Atxaga, Asun Garikano.

Antonio Machado

Instituto Antonio-Machado, Soria. Ancien Collège de la Compagnie de Jésus (1840).

Deux poèmes d’Antonio Machado. Merci à la Fundación Española Antonio Machado Soria-Madrid.

LVII. Consejos

I

Este amor que quiere ser
acaso pronto será;
pero ¿cuándo ha de volver
lo que acaba de pasar?
Hoy dista mucho de ayer.
¡Ayer es Nunca jamás!

                  II 

Moneda que está en la mano
quizá se deba guardar:
la monedita del alma
se pierde si no se da.

Soledades, 1903.

LVII. Conseils

I

Cet amour qui veut être
existera bientôt peut-être ;
mais quand donc reviendra
ce qui vient de passer ?

Aujourd’hui est très loin d’hier.
Hier signifie Plus jamais.

II

Cette pièce au creux de la main
peut-être faut-il la garder ;
la petite monnaie de l’âme
si on ne la donne, est perdue.

Champs de Castille précédé de Solitudes, Galeries et autres poèmes et suivi de Poésies de la guerre. NRF Poésie/Gallimard n°144. 2004.

CXXXVII
Parábolas
IV
Consejos

Sabe esperar, aguarda que la marea fluya
– así en la costa un barco – sin que el partir te inquiete.
Todo el que aguarda saber que la victoria es suya;
porque la vida es larga y el arte es un juguete.
Y si la vida es corta
y no llega la mar a tu galera,
aguardar sin partir y siempre espera,
que el arte es largo y, además, no importa.

Campos de Castilla, 1912.

CXXXVII
PARABOLES
IV
Conseils

Il faut savoir attendre, attends le flux de la marée,
– comme une barque sur le rivage -, sans que le départ t’inquiète.
Quiconque attend sait que la victoire est à lui ;
car la vie est longue et l’art est un jouet.
Et si la vie est courte
et si la mer n’arrive à ta galère
attends sans partir et espère toujours,
car l’art est long et, d’ailleurs, c’est sans importance.

Champs de Castille précédé de Solitudes, Galeries et autres poèmes et suivi de Poésies de la guerre. NRF Poésie/Gallimard n°144. 2004.

César Vallejo

Rafael Chirbes (1949-2015). Photo: Philippe Marsas.

Je lis le troisième tome du Journal de Rafael Chirbes (Diarios. A ratos perdidos 5 y 6. Anagrama, 2023). Le grand romancier de la crise espagnole est mort le 15 août 2014, à 66 ans, d’un cancer du poumon. Son importance avait été reconnue en Espagne avec la publication de Crematorio (Anagrama, 2007) et de En la orilla (Anagrama, 2007). Ces deux romans ont été publiés en français aux Éditions Rivages (Crémation, 2009 et Sur le rivage, 2015. Traduction de Denise Laroutis).

Il décrit la mort de son jeune chat : “Y aquello de Vallejo, tanto amor y no poder nada contra la muerte, lo que viene a decir ese poema que se dice “Masa”. Pero en el poema, al final, la solidaridad de todos los hombres consigue que el cadáver eche a andar, versión laica del Lázaro de los Evangelios. La gran máquina fraternal del comunismo. Pero eso no es verdad, no hay consuelo.” (pages 73-74)

http://www.lesvraisvoyageurs.com/2022/12/21/rafael-chirbes-1949-2015-pierre-michon/

Je me souviens que ce poème était chanté par Daniel Viglietti (1939-2017) dans son album Canciones para mi América, édité en 1968 par Le Chant du Monde (LDX 7-4362).

https://www.youtube.com/watch?v=WUe_AGKRjeM

Le poème est daté du 10 novembre 1937, mais selon certains critiques il a pu être écrit en 1929 ou 1930. Tous les textes de España, aparta de mí este cáliz ont été réécrits. Le recueil a été publié de manière posthume à la fin de la guerre civile espagnole. Vallejo évoque l’agonie de l’Espagne républicaine, mais aussi celle du poète lui-même. On remarque les nombreuses allusions bibliques et la résurrection de Lazare.

Masa

Al fin de la batalla,
y muerto el combatiente, vino hacia él un hombre
y le dijo: «¡No mueras, te amo tanto!»
Pero el cadáver ¡ay! siguió muriendo.

Se le acercaron dos y repitiéronle:
«¡No nos dejes! ¡Valor! ¡Vuelve a la vida!»
Pero el cadáver ¡ay! siguió muriendo.

Acudieron a él veinte, cien, mil, quinientos mil,
clamando «¡Tanto amor y no poder nada contra la muerte!»
Pero el cadáver ¡ay! siguió muriendo.

Le rodearon millones de individuos,
con un ruego común: «¡Quédate hermano!»
Pero el cadáver ¡ay! siguió muriendo.

Entonces todos los hombres de la tierra
le rodearon; les vio el cadáver triste, emocionado;
incorporóse lentamente,
abrazó al primer hombre; echóse a andar…

(10 noviembre 1937)

España, aparta de mí este cáliz. Montserrat, Ediciones Literarias del Comisariado. Ejército del Este, 1939.

Masse

La bataille finie,
et mort le combattant, est venu vers lui un homme
qui lui a dit : « Ne meurs pas; je t’aime tant ! »
Mais le cadavre, hélas ! persista à mourir.

Deux autres hommes vinrent à lui et lui redirent :
« Ne nous quitte pas ! Courage! Reviens à la vie ! »
Mais le cadavre, hélas ! persista à mourir.

Vingt, cent, mille, cinq cent mille se rendirent près de lui
clamant : « Tant d’amour et ne rien pouvoir contre la mort ! »
Mais le cadavre, hélas ! persista à mourir.

L’entourèrent des millions d’individus,
implorant d’une seule voix : « Reste, frère !
Mais le cadavre, hélas! persista à mourir.

Alors, tous les hommes de la terre
l’entourèrent; les vit le cadavre triste, ému ;
il se releva lentement,
serra dans ses bras le premier homme; se mit à marcher…

Poésie complète 1919-1937. Flammarion, 2009. Traduction : Nicole Réda-Euvremer.

Garcilaso de la Vega

Homme portant la croix de l’ordre d’Alcantara (Garcilaso de la Vega ?) Cassel, Galerie des maîtres anciens.

Garcilaso de la Vega est un poète et un militaire du Siècle d’or espagnol. Il est né à Tolède en 1501 dans une illustre famille. Il apprend le grec, le latin, l’italien, le français, la musique et l’escrime. Il entre en 1520 au service de Charles Quint comme membre de la Garde royale. Il participe à la répression des Comunidades de Castille (1521), à la prise de Fontarabie (1523), aux sièges de Vienne (1529) et de Tunis (1535). Il est nommé membre de l’Ordre de Santiago. En 1525, il épouse Doña Elena de Zúñiga, dame de compagnie de la reine Éléonore, sœur de Charles Quint. Ils auront cinq enfants. 1526 est une année très importante. il reçoit Charles Quint chez lui à Tolède et rencontre à Grenade Doña Isabel Freyre, dame portugaise dont il tombe amoureux. Elle lui inspire poèmes et églogues. Il l’appelle Elisa. Elle épousera en 1529 un autre homme et mourra en couches en 1533. Garcilaso est blessé en octobre 1536 lors d’un assaut contre la forteresse du Muy, près de Fréjus. Il meurt à Nice, où il avait été transporté, le 13 ou le 14 octobre 1536. Il est l’ami et le disciple du poète catalan Juan Boscán (entre 1485 et 1492-1542). Il imite Pétrarque et Virgile et introduit en Espagne le goût italien. On lui doit trente-huit sonnets, deux élégies, une épître, trois églogues et cinq chansons. Ses oeuvres seront publiées avec celles de Boscán en 1543 à Barcelone. C’est le type même du poète de la Renaissance en Espagne. Il y joue un rôle analogue à celui de Ronsard en France. Sa poésie a marqué Góngora, Luis de León, saint Jean de la Croix, Cervantes, Gustavo Adolfo Bécquer, Luis Cernuda, Rafael Alberti, Miguel Hernández entre autres. Pedro Salinas (1891-1951) lui emprunte le titre de son recueil poétique le plus important, La voz a ti debida (1933). Carlos Saura intitulera une de ces films, Elisa vida mía (1977)

Portada de Las obras de Boscán y algunas de Garcilaso de la Vega repartidas en cuatro libros, Barcelona, Carlos Amorós, 1543

¿Quién me dijera, Elisa, vida mía,
cuando en aqueste valle al fresco viento
andábamos cogiendo tiernas flores,
que había de ver, con largo apartamiento,
venir el triste y solitario día
que diese amargo fin a mis amores?
El cielo en mis dolores
cargó la mano tanto
que a sempiterno llanto
y a triste soledad me ha condenado;
y lo que siento más es verme atado
a la pesada vida y enojosa,
solo, desamparado,
ciego, sin lumbre en cárcel tenebrosa.

Je connais deux traductions :

Première Églogue de Garcilaso, vers 282 : “¡Quién me dijera, Elisa, vida mía !”. Plainte de Nemoroso.

Qui m’eût dit, Élise, ô ma vie,
lorsque dans le vent frais de ce vallon
nous marchions en cueillant de tendres fleurs,
que je verrais avec une si longue absence
venir le triste et solitaire jour
qui mettrait une fin amère à mes amours ?
Le ciel pour ma douleur
eut si lourde la main
qu’à des pleurs éternels
et à triste solitude il m’a condamné ;
et ce qui plus me navre est de me voir lié
à cette vie et pesante et fastidieuse,
tout seul, abandonné,
aveugle, sans lumière, en prison ténébreuse.

Poemas. Poèmes. Bilingue Aubier-Flammarion. 1968. Traduction Paul Verdevoye.

Qui m’aurait dit, Élise, mon amour,
lorsque, dans la fraîcheur de ce vallon,
à tes côtés cueillais de tendres fleurs,
que je verrais, longue séparation,
venir le triste et solitaire jour
qui mettrait fin amère à mon bonheur.
Le ciel pour ma douleur
eut une main si dure
qu’à sanglots qui perdurent
et triste solitude m’a contraint.
Et d’être lié plus encore crains
à cette fâcheuse et pesante vie,
esseulé, sans soutien,
dans l’aveugle prison où rien ne luit.

Anthologie bilingue de la poésie espagnole. NRF Gallimard Bibliothèque de la Pléiade. 1995. Traduction Patrice Bonhomme.

Le film de Carlos Saura est interprété par Fernando Rey, Geraldine Chaplin, Ana Torrent. Fernando Rey a obtenu le Prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes en 1977.

Pablo Neruda

Buste de Pablo Neruda. Côte d’Isla Negra (Chili)

Paix. Guerre. Années 50.

J’ai lu dans Charlie Hebdo du 4 octobre 2023 l’article de Philippe Lançon (Le torrent Neruda) sur le Quarto Gallimard Résider sur la terre. Oeuvres choisies que je conseille à nouveau. Les traductions ont été revues, mais Claude Couffon était un très bon traducteur. Merci à lui pour son travail sur Federico García Lorca et Miguel Hernández particulièrement.

VI

Paz para los crepúsculos que vienen,
paz para el puente, paz para el vino,
paz para las letras que me buscan
y que en mi sangre suben enredando
el viejo canto con tierra y amores,
paz para la ciudad en la mañana
cuando despierta el pan, paz para el río
Mississippi, río de las raíces:
paz para la camisa de mi hermano,
paz en el libro como un sello de aire,
paz para el gran koljós de Kíev,
paz para las cenizas de estos muertos
y de estos otros muertos, paz para el hierro
negro de Brooklyn, paz para el cartero
de casa en casa como el dia,
paz para el coreógrafo que grita
con un embudo a las enredaderas,
paz para mi mano derecha,
que sólo quiere escribir Rosario:
paz para el boliviano secreto
como una piedra de estaño, paz
para que tú te cases, paz para todos
los aserraderos de Bío Bío,
paz para el corazón desgarrado
de España guerrillera:
paz para el pequeño Museo de Wyoming
en donde lo más dulce
es una almohada con un corazón bordado,
paz para el panadero y sus amores
y paz para la harina: paz
para todo el trigo que debe nacer,
para todo el amor que buscará follaje,
paz para todos los que viven: paz
para todas las tierras y las aguas.

Yo aquí me despido, vuelvo
a mi casa, en mis sueños,
vuelvo a la Patagonia en donde
el viento golpea los establos
y salpica hielo el Océano.
Soy nada más que un poeta: os amo a todos,
ando errante por el mundo que amo:
en mi patria encarcelan mineros
y los soldados mandan a los jueces.
Pero yo amo hasta las raíces
de mi pequeño país frío.
Si tuviera que morir mil veces
allí quiero morir:
si tuviera que nacer mil veces
allí quiero nacer,
cerca de la araucaria salvaje,
del vendaval del viento sur,
de las campanas recién compradas.
Que nadie piense en mí.
Pensemos en toda la tierra,
golpeando con amor en la mesa.
No quiero que vuelva la sangre
a empapar el pan, los frijoles,
la música: quiero que venga
conmigo el minero, la niña,
el abogado, el marinero,
el fabricante de muñecas,
que entremos al cine y salgamos
a beber el vino más rojo.

Yo no vengo a resolver nada.

Yo vine aquí para cantar

y para que cantes conmigo.

IX Qué despierte el leñador. Canto general. 1950.

VI

Paix pour les crépuscules qui s’avancent,
paix pour le pont, paix pour le vin,
paix pour les lettres qui me cherchent
et montent dans mon sang, y emmêlant
le vieux chant et la terre, les amours,
paix pour la ville au petit jour
quand s’éveille le pain, paix pour le fleuve
des racines, pour le Mississippi :
paix pour la chemise de mon prochain,
paix dans le livre comme un sceau de vent,
paix pour Kiev et son grand kolkhoze,
paix pour les cendres de ces morts
et de ces autres morts, paix pour le fer
noir de Brooklyn, paix pour le facteur qui se rend
de maison en maison comme le jour,
paix pour le chorégraphe qui crie ses paroles
dans un entonnoir, aux volubilis,
paix pour ma main droite
qui ne veut écrire que Rosario :
paix pour le Bolivien secret
comme une pierre d’étain, paix
pour que tu te maries, paix
pour toutes les scieries du Bío Bío,
paix pour le coeur écartelé
de l’Espagne guérillera :
paix pour le petit musée du Wyoming
où le plus doux
est un coussin avec un coeur brodé,
paix pour le boulanger et ses amours
et paix pour la farine : paix
pour tout le blé à naître,
pour tout l’amour qui cherchera la frondaison,
paix pour tous ceux qui vivent : paix
pour toutes les terres et les eaux.

Je prends congé, je rentre
chez moi, dedans mes rêves,
je retourne à cette Patagonie
où le vent frappe les étables
et où l’Océan disperse la glace.
Je ne suis qu’un poète et je vous aime tous,
je vais errant par le monde que j’aime :
dans ma patrie on emprisonne les mineurs
et le soldat commande au juge.
Mais j’aime, moi, jusqu’aux racines
de mon petit pays si froid.
Si je devais mourir cent fois,
c’est là que je veux mourir,
si je devais naître cent fois,
c’est là aussi que je veux naître,
près de l’araucaria sauvage,
des bourrasques du vent du sud,
des cloches depuis peu acquises.
Que personne ne pense à moi. Pensons
à toute la terre, frappons
amoureusement sur la table.
Je ne veux pas revoir le sang
imbiber le pain, les haricots noirs,
la musique : je veux que viennent
avec moi le mineur, la fillette,
l’avocat, le marin
et le fabricant de poupées,
que nous allions au cinéma, que nous sortions
boire le plus rouge des vins.

Je ne veux rien résoudre.

Je suis venu ici chanter, je suis venu

afin que tu chantes avec moi.

IX Que s’éveille le bûcheron. Chant général. 1950. Traduction Claude Couffon révisée par Stéphanie Decante.

Collection NRF Poésie/Gallimard n° 182. 1984. Traduction Claude Couffon. Première parution 1977.